L'accident de Tchernobyl a donné lieu à des discussions médiatiques, en particulier la nécessité ou non de réglementer la nourriture par des normes de radioprotection. Après l'accident de nombreux pays européens ont adopté des normes de radioactivité limitant la contamination des aliments. Cela semble avoir irrité Le Monde (la France étant le seul pays à ne pas avoir introduit de telles limitations pour la nourriture de sa population, à part tardivement, pour les épinards). Dans l'édition du 20 juin 1986 Le Monde publie en effet un éditorial « Peurs et rigueurs allemandes » :
« Décidément, depuis qu'ils ont fait courir à l'Europe le plus grand danger de son histoire, les Allemands ont bien changé. Ils ont désormais l'horreur du risque, et les voici saisis d'une sorte de spleen que l'on croyait, comme le mot, plutôt britannique. Même si les Verts n'ont pas fait un triomphe aux élections de Basse-Saxe, la peur des centrales à atomes fugueurs tourmentent nos voisins. Il est assez surprenant que dans cette grande puissance industrielle moderne l'opinion soit presque unanime dans son désir de « sortir du nucléaire » après un accident qui, si grave soit-il n'a pas été une terrifiante catastrophe et ne devrait pas amener à jeter le bébé avec l'eau du bain ».
Pour Le Monde, avoir horreur du risque
est une absurdité. Les conséquences d'une catastrophe
nucléaire ne doivent pas nous inquiéter car cette
idée de catastrophe n'entre pas dans les concepts de ce
journal d'information.
Revenons en arrière en 1979 au moment de l'accident nucléaire
de Three Mile Island (TMI) aux Etats-Unis. Dans son numéro
daté du dimanche 1er-lundi 2 avril 1979 en première
page Le Monde titrait « L'accident nucléaire
de Pennsylvanie a pris au dépourvu les techniciens et les
autorités ». Le journal ne précisait pas
que les autorités nucléaires occidentales étaient,
elles aussi, prises au dépourvu, de même que les
écolos du PSU et des Amis de la Terre (deux mois avant
TMI je me suis fait traiter de catastrophiste parce que lors d'une
réunion à Troyes j'avais pris pour thème
l'accident nucléaire majeur). Mais ce qui est plus intéressant
c'est l'édito qui banalisait l'événement
alors que les opérateurs du réacteur américain
de Three Mile Island étaient particulièrement inquiets.
L'édito s'intitulait « LE PÉPIN ».
« Cela devait arriver. Il n'est pas d'exemple qu'une source d'énergie ait pu fonctionner impunément depuis qu'elle existe. Les moulins à vent ont bien dû emporter quelques têtes, le charbon a des milliers de victimes à son passif et les barrages hydro-électriques ont parfois cédé. »
En somme, qu'un réacteur nucléaire
parte en excursion, rien de plus dramatique que les problèmes
des moulins à vent.
Bien sûr les journalistes du Monde se rendent compte
qu'un accident nucléaire est différent d'un accident
sur un moulin à vent aussi apportent-ils quelques précisions
:
« Avec le nucléaire il s'agit d'autre chose. Née avec la guerre, dans le creuset affreux d'Hiroshima, la force atomique continue d'être entourée d'un halo psychologique le plus inquiétant. On a évacué depuis longtemps la terreur des cadavres quotidiens de la route, mais celle des radiations mystérieuses subsiste, aussi forte que par le passé. »
Mais ils reconnaissent, pour les scientifiques, l'intérêt de cet événement dramatique. L'accident de TMI, pour ce journal, n'est donc pas négatif, il a des côtés positifs :
« L'accident de Three Mile Island aura des conséquences d'un autre ordre. Pour la première fois, les ingénieurs chargés de la sécurité vont pouvoir travailler non plus sur des fictions mais sur la réalité, et des progrès ne manqueront pas de s'ensuivre ».
En somme, pour Le Monde l'accident de
TMI est source de progrès. Il faut signaler qu'à
une demi-heure près l'accident de TMI aurait pu avoir l'ampleur
de Tchernobyl. Certains commentateurs américains ont qualifié
TMI de « mishap » (un loupé).
Dans une interview au journal Kiev-Soir du 19 juin 1989 le Pr.
Pellerin indiquait que l'accident de Tchernobyl n'avait pas eu
que des conséquences négatives, mais en un sens
des conséquences positives, comme l'élargissement
des contacts internationaux. (Grâce à ces «
contacts » des Biélorusses n'ont pas été
évacués hors des zones contaminées en 1990)
Il est bien évident que si l'on se place du côté
des scientifiques, des gestionnaires de crise et de leurs larbins
des médias, Tchernobyl est une source d'études.
Pour les scientifiques, les sociologues, les médias, Tchernobyl
est une mine de ressources financières particulièrement
intéressante. Ce que souffrent au jour le jour les «
liquidateurs » qui ont survécu et les populations
des régions contaminées n'a guère d'intérêt.
La Science est bien au-dessus de ces « incidents ».
Il était tout à fait normal pour le journal Le
Monde que Pellerin n'ait pas instauré en France les
normes européennes pour réglementer la contamination
alimentaire en mai 1986 et qu'il se soit opposé à
toute réglementation (seuls les épinards ont été
réglementés le 18 mai). S'il y a actuellement une
plainte juridique contre X de malades de la thyroïde, de
l'association des malades de la thyroïde et de la CRIIRAD
mettant en cause la gestion des autorités dont celle du
responsable de la radioprotection en France le « Professeur
Pellerin » dont nos élites veulent tellement sauver
l'honneur, il serait raisonnable d'y associer certains médias
dont Le Monde.
Roger Belbéoch, mai 2006.
Le journal Libération et Tchernobyl
Du correspondant à Paris du journal
allemand Tageszeitung, Georg Blüme.
Publié dans « Que choisir », avril 1987.
« Quelque jours après Tchernobyl, des instituts de
recherche allemands notaient, le long du Rhin, une augmentation
alarmante des taux de radioactivité dans l'air, la végétation
et le sol (...). A l'époque, je demandai à Jean-Marcel
Bouguereau, rédacteur en chef de Libération
pourquoi il ne publiait pas les résultats de ces analyses
qui concernaient aussi l'Alsace. Sa réponse a été
sans ambiguïté "Nous participons au consensus
de la France sur le nucléaire" ».