Extrait de Tchernobyl, une catastrophe, Bella et Roger Belbéoch, Éd. ALLIA, Paris 1993.

 

LA RADIOPHOBIE, UN NOUVEAU CONCEPT POUR UNE GESTION ÉCONOMIQUE DES SITUATIONS POSTACCIDENTELLES

Les premières manifestations de morbidité anormale dans les régions contaminées furent interprétées comme une « somatisation de la radiophobie ». Ainsi, Roger Cans dans Le Monde du 25 mai 1988, de retour d'un voyage d'accompagnement d'experts français à Kiev, décrit la situation sanitaire : « Mais on ne se contente pas de mettre en fiche les patients et de comptabiliser leurs globules rouges, leurs lymphocytes et leurs plaquettes. On s'efforce aussi de traiter les anxieux qui somatisent, qui éprouvent des douleurs intestinales[16], qui ont des cauchemars la nuit et les "radiophobes", symptôme nouveau en URSS où, traditionnellement, l'atome faisait partie des bienfaits du progrès. Les anxieux sont traités dans des services de psychothérapie où l'on pratique des bains aux herbes, des projections de films avec musique douce et diffusion de parfums. » En somme, la thérapie consisterait à une mise en fiches et à une cure psychiatrique, douce précise-t-on, pour qu'on ne soit pas tenté de faire des rapprochements fâcheux avec des pratiques anciennes...

Le scientifique soviétique Dimitri Popov, dans le quotidien Industrie socialiste, résume ainsi la situation : « La population locale n'a besoin d'aucun soin particulier, si ce n'est d'une psychothérapie
[17]. »

Quelques exemples de manifestations de radiophobie :
- L'augmentation des affections pulmonaires est officiellement reconnue. Elle serait due au fait que les gens ne veulent plus passer de radios, d'où une augmentation importante de tuberculose.
- L'augmentation des cancers de la cavité buccale est reconnue officiellement. La cause en serait les caries dentaires. Aucune indication n'est donnée sur cette augmentation curieuse des caries dentaires. D'autre part, c'est la première fois qu'on relie cancer de la bouche et caries dentaires...
- Les affections thyroïdiennes officiellement reconnues seraient dues à une attention plus grande de la part des médecins pour la thyroïde, à cause de la phobie de l'iode.
- Les anémies ou autres affections, reconnues officiellement, seraient le résultat d'un manque de vitamines, les gens ne mangeant plus de fruits et de légumes frais. Aucune indication n'est fournie sur leur alimentation de remplacement. Etc.

La radiophobie comme cause des problèmes actuellement observés est largement mise en avant par les experts internationaux qui viennent ainsi en aide au pouvoir central.

Dans Nucleonics Week (journal professionnel américain de l'industrie nucléaire) du 1er février 1990, on trouve ceci :
« D'après le professeur Albrecht Kellerer de l'Université de Wurzbourg, aucun des problèmes de santé observés chez les gens habitant dans les régions d'Ukraine, de Biélorussie et de la Fédération de Russie, contaminés en avril 1986 par le désastre nucléaire de Tchernobyl, ne sont la conséquence directe du rayonnement. »

Il a déclaré à Nucleonics Week, à la fin d'une mission de dix jours pour étudier la situation sanitaire pour le compte de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, que ces problèmes de santé proviennent de l'anxiété et de conceptions erronées sur l'origine de beaucoup de maladies. « Ce qui n'était pas attendu, c'est la conception totalement erronée, pas seulement dans la population, mais aussi chez la plupart des autorités et, ce qui est pire, parmi la profession médicale, des causes de détérioration de la santé. Ils pensent tous que les conditions sanitaires sont dues aux effets du rayonnement. » Il poursuit en dénonçant les mesures de protection trop importantes qui sont prises, ce qui conduit les populations à penser qu'il y a des dangers réels pour la santé. Pour lui tout cela relève de la psychiatrie.

Il est intéressant de noter que les premières manifestations de l'aggravation de la morbidité dans les territoires contaminés furent tout simplement niées par les autorités soviétiques. Cette tactique ne résista pas aux faits. Il fallut reconnaître qu'il y avait de réels problèmes de santé. La cause en fut attribuée à la radiophobie, la crainte du rayonnement créatrice de stress à l'origine de tous les maux. Ce concept de radiophobie fut repris avec force par les experts officiels internationaux. Jusqu'à présent aucune étude n'a été publiée qui apporterait, sur des bases épidémiologiques fiables, la preuve que les populations biélorusse et ukrainienne seraient atteintes de radiophobie galopante. D'ailleurs aucune instance scientifique ne semble désireuse de vouloir entreprendre de telles études. La conviction des experts tient lieu de preuve. Après avoir abondamment utilisé la radiophobie, les experts soviétiques doivent être beaucoup plus prudents lorsqu'ils interviennent chez eux. Ils vont même parfois jusqu'à reconnaître en dernière hypothèse que le rayonnement pourrait causer certains troubles
[18]. L'AIEA elle-même doit faire preuve de plus de prudence car ses experts envoyés sur place ont constaté que l'usage du terme de radiophobie « exacerbait les problèmes de crédibilité auxquels les autorités soviétiques devaient faire face[19]. L'Agence de Vienne préfère revenir à la tactique initiale et nier en bloc toute anomalie de morbidité.

Il était évident que le pouvoir central soviétique aurait des difficultés énormes à gérer la situation s'il ne tenait compte, pour ses critères, que de la protection sanitaire des individus. Les critères socio-économiques sont prépondérants, mais il est difficile de développer ces considérations devant des populations qui devront souffrir des conséquences de la catastrophe dont la responsabilité incombe largement à ceux qui se sont chargés de gérer la situation. Les experts de la Croix-Rouge, du Croissant-Rouge, de l'AIEA, de l'OMS aident le pouvoir central à camoufler les problèmes et à faire croire que ses décisions sont prises sur des critères uniquement sanitaires. Mais la population en Ukraine et en Biélorussie n'a pas été dupe et a jugé très sévèrement ces experts occidentaux complices du pouvoir central. Voici comment Youri Chtcherbak, député et scientifique ukrainien, a analysé et jugé l'ingérence des experts occidentaux :
« Leur position m'est apparue comme une position sectaire, on pourrait même dire comme celle d'un groupe mafieux. C'est pour éviter que la peur gagne le peuple français qu'ils tiennent ici des propos optimistes. Le Pr Pellerin nous a fait des offres de services pour accroître le nombre de médecins dans les régions à problèmes. Nous pensons qu'il nous faut des médecins indépendants et non des médecins qui, disons, ont travaillé toute leur vie avec ces espèces de compagnies atomiques et qui, toute leur vie, ont touché des bulletins de paye atomiques. »
Ce texte a été publié à Kiev, le 27 janvier 1990.

Ce n'est pas un hasard si la cible principale que Chtcherbak a prise est le Français Pierre Pellerin.

Pour les experts occidentaux, il n'y aurait dans les territoires contaminés que des problèmes psychologiques. Les responsables de cette situation seraient les autorités soviétiques qui auraient pris des mesures de protection trop importantes, voire inutiles, affolant ainsi les populations. Cette façon d'analyser les conséquences d'un accident nucléaire majeur n'est pas nouvelle. Lorsqu'on admet a priori que le rayonnement ne présente quasiment aucun danger pour la santé, il est logique de penser que toute mesure importante prise pour assurer la sûreté d'une installation nucléaire ou la protection sanitaire de la population est l'expression de l'anxiété des responsables, anxiété qui se propagera dans la population. Toute mesure de protection a donc un effet pervers.

Ainsi le Professeur P. Pellerin, directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (ministère de la Santé) et son adjoint J.-P. Moroni recommandaient en 1974 de « ne pas développer de façon excessive les mesures de sécurité dans les installations nucléaires afin qu'elles ne provoquent pas une anxiété injustifiée
[20]. C'est probablement à partir de tels principes que ces responsables ont refusé, en 1986, de mettre en application en France les recommandations et les règlements de la Commission des communautés européennes[21] concernant les normes de contamination radioactive des aliments.

L'Organisation mondiale de la santé, dès 1958, avait attiré l'attention des experts en énergie nucléaire sur les « questions de santé mentale » auxquelles ils allaient être confrontés
[22].

 

16. Il est bien connu que la peur déclenche chez certains des problèmes intestinaux !

17. Cette intervention est rapportée dans Actualité soviétique du 24 janvier 1990.
En somme, la seule aide qui serait efficace d'après ce scientifique serait un envoi massif de divans. Pour les psychiatres, il serait sans doute possible d'en trouver sur place, la fin de la répression psychiatrique en URSS a dû en libérer un certain nombre pour de nouvelles tâches.

18. S. T. Belyayev, V. F. Demin, « Les conséquences à long terme de Tchernobyl, les contre-mesures et leur efficacité », Actes de la conférence internationale sur Les Accidents nucléaires et le futur de l'énergie. Leçons tirées de Tchernobyl, 15, 16 et 17 avril 1991, Paris.
Ce colloque très officiel était organisé par la Société française d'énergie nucléaire et la Société soviétique d'énergie nucléaire. Spartak Belyayev est le directeur adjoint de l'Institut Kurchatov de l'énergie atomique et Vladimir Demin est chef de laboratoire du même institut. C'est Belyayev qui a développé, pour le compte du pouvoir central soviétique, le nouveau concept qui permet de limiter considérablement le nombre des personnes à évacuer des territoires contaminés. Leur intervention au colloque de Paris, à propos de la santé publique, indique :
« L'examen clinique général de la population dans les régions contaminées a révélé un nombre croissant (comparé à 1986) de maladies et de désordres divers par rapport à l'état de santé normal, tels que :
- maladies de la circulation et du sang, du système respiratoire, et d'autres organes ;
- maladies nerveuses ;
- tumeurs malignes, etc.
En d'autres termes, une augmentation du nombre de presque toutes les maladies qui sont connues par le personnel médical est observée dans les régions contaminées. [...]
Les causes possibles de l'augmentation constatée des maladies sont
- D'ordre méthodique :
le dépistage considérablement amélioré de la population, permettant une détection plus précoce des maladies ; l'ignorance de possibles changements démographiques.
- D'ordre concret :
un changement de mode de vie et d'habitudes alimentaires ; des tensions psychologiques et une anxiété se traduisant par des symptômes physiques affectant la santé ; les effets de l'exposition aux rayonnements. »

19. New Chernobyl Law Causes Concern, Nuclear Engineering International, juillet 1991 : « Le concept de radiophobie inventé par les autorités soviétiques pour décrire ce qu'elles considéraient comme un comportement irrationnel causé par la crainte des faibles doses de rayonnement fut condamné d'une façon catégorique par ceux qui participèrent à l'étude de l'AIEA et devrait être jeté dans les poubelles de l'histoire de la radioprotection. L'usage de ce terme a exacerbé les problèmes de crédibilité auxquels les autorités soviétiques doivent faire face. »

20. P. Pellerin et J.-P. Moroni, «
Installations nucléaires et protection de l'environnement », Annales des Mines, janvier 1974.

21. « Recommandation de la Commission du 6 mai 1986 adressée aux États membres concernant la coordination des mesures nationales prises à l'égard des produits agricoles suite aux retombées radioactives provenant d'Union soviétique », journal officiel des Communautés européennes du 7 mai 1986 ;
- Règlement (CEE) n°1707-86 du Conseil du 30 mai 1986 (J. O. des C.E. du 31 mai 1986) ;
- Règlement (CEE) n°1762/86 de la Commission du 5 juin 1986 (J. O. des C.E. du 6 juin 1986).

22. « Questions de santé mentale que pose l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques », rapport d'un groupe d'étude, Organisation mondiale de la santé, Rapport technique n°151, 1958. [Le Pr Maurice Tubiana fit partie de ce groupe d'étude.]
En voici quelques extraits significatifs : « Il est naturel de penser que l'apparition d'une source d'énergie aux possibilités aussi immenses est de nature à susciter des réactions psychologiques profondes, dont certaines devront sans doute être considérées comme plus ou moins pathologiques » (pp. 4-5).
« Il semble donc confirmé que l'avènement de l'ère atomique a placé l'humanité devant certains problèmes de santé mentale » (p. 6).
« À considérer les risques réels, il semble que ces centrales [atomiques] puissent fort bien être installées dans des régions à population dense [...]. Cependant, la tendance générale a été d'implanter ces usines dans des régions à peuplement dispersé, à une assez grande distance des centres importants. [...] Cette politique d'implantation lointaine des usines atomiques ne pourraitelle pas avoir pour conséquence, au cas où il existerait dans la psychologie des masses un seuil critique, d'augmenter l'anxiété du public plutôt que de l'atténuer ? » (p. 22). (Si les atomistes soviétiques avaient suivi les conseils de l'OMS, il n'y aurait pas eu de centrale de Tchernobyl à 130 km de Kiev, mais à Kiev même, et c'est plus de 3 millions d'habitants qu'il aurait fallu évacuer en moins de 24 heures !)
Le groupe d'experts de l'OMS propose quelques solutions :
« Il peut même être dangereux, dans ce cas [effets des rayonnements sur le système nerveux de l'embryon], de diffuser des faits tenus pour certains » (p. 42).
« C'est seulement avec l'être humain au stade de l'enfance et en employant des méthodes d'éducation très différentes de celles qui caractérisent la plupart des civilisations, qu'on pourra obtenir une modification à l'échelle de tout un peuple » (p. 44).
Au chapitre « Politique à suivre en cas d'accidents et de dangers imprévus », il est dit : « Il y aurait lieu de fonder sur des principes nouveaux la politique à suivre en ce qui concerne les accidents et les dangers imprévus qui peuvent survenir dans les usines atomiques. [...] Deux écueils sont à éviter : d'une part, éveiller l'anxiété par la publicité et, d'autre part, imposer des précautions en dépit des déclarations officielles assurant que les risques sont négligeables » (p. 48).
Il est clair qu'il faudra protéger le public contre des anxiétés et des craintes excessives [...] Il faudra faire appel à un personnel spécialement entraîné » (p. 53).
Enfin, citons la résolution adoptée par le Conseil exécutif de la Fédération mondiale pour la santé mentale à sa 25e session (Londres, février 1957) pour être transmise à l'Organisation mondiale de la santé « La Fédération mondiale pour la santé mentale prie notamment l'OMS de consacrer toute l'attention voulue aux facteurs mentaux et sociaux qui sont appelés à revêtir une grande importance du point de vue de l'ensemble des responsabilités qui incomberont à l'OMS [souligné par nous] au sujet de l'utilisation de l'énergie atomique à des fins pacifiques. »
La façon dont l'OMS intervient dans la gestion postaccidentelle en Ukraine et en Biélorussie montre que cette organisation a bien entendu ce message.