
Ce jour là, le 25 avril 1986, à
la centrale de Tchernobyl, on se prépare à arrêter
la quatrième
tranche pour des travaux d'entretien.
Le programme approuvé par Fomine, l'ingénieur en
chef de la centrale, prévoit, pendant l'arrêt de
la tranche, un essai «d'îlotage» durant lequel
les sécurités du réacteur seront mises hors
service. On utilisera l'énergie potentielle du rotor du
générateur (la puissance délivrée
durant son ralentissement sur inertie) pour produire de l'électricité.
De nombreuses centrales ont reçu des propositions pour
ce genre d'essais mais elles ont toutes reculé devant les
risques. La direction de Tchernobyl les prend.
Quel est le but de l'expérience ?
En cas de perte complète d'alimentation électrique
de la centrale, ce qui peut se produire en cours d'exploitation,
les mécanismes de refroidissement du coeur, et notamment
les pompes, s'arrêtent. Le coeur entre donc en fusion, ce
qui équivaut à un accident [très, très]
grave. L'essai durant lequel on devait utiliser l'énergie
mécanique du rotor vise à contourner ce danger en
mobilisant d'autres sources d'énergie que l'alimentation
par le réseau. En effet, tant qu'il tourne, le rotor du
générateur produit de l'électricité.
On peut et on doit l'utiliser dans les cas critiques.
D'autres centrales ont mené des essais de ce genre mais
elles ont toujours laissé le système de protection
du réacteur enclenché. Tout s'est toujours bien
passé et il m'est arrivé de prendre part à
de telles expériences.
Le programme de ces travaux est établi très longtemps
à l'avance. Il doit être approuvé par le constructeur
du réacteur, le concepteur de la centrale, le service d'inspection
et de surveillance des centrales nucléaires. Il prévoit
obligatoirement une alimentation électrique de secours,
pendant l'expérience, pour les matériels de première
catégorie. C'est-à-dire que l'on simule la perte
d'alimentation électrique de la centrale mais qu'elle n'a
pas réellement lieu. Les transformateurs principaux et
de réserve ainsi que deux groupes électrogènes
prennent alors la relève pour assurer l'alimentation électrique
en cas de perte d'alimentation des auxiliaires de la tranche.
Pour garantir la sûreté nucléaire pendant
l'expérience, le système de protection d'urgence
du coeur doit absolument être enclenché. Ce système
permet la chute d'urgence des barres absorbantes dans le coeur.
Il se met en marche lorsque certains seuils sont dépassés.
Par ailleurs, le système de refroidissement d'urgence du
coeur doit, lui aussi, être en service.
A condition que ces règles et d'autres consignes de sûreté
soient respectées, les essais d'utilisation de l'énergie
potentielle du rotor sont autorisés dans des réacteurs
en exploitation.
Il faut souligner que ces expériences
ne doivent avoir lieu que si le système de protection du
réacteur en cas d'accident ou système AU [Arrêt d'Urgence, en russe
AZ-5 (A3-5, en cyrillique] est une abréviation
de protection d'urgence de la 5e catégorie) est
enclenché, c'est-à-dire à partir du moment
où l'on a appuyé sur le bouton AU. Auparavant, le
réacteur doit être en régime stable, contrôlé,
et sa réserve de réactivité doit correspondre
aux normes réglementaires.
Le programme approuvé par Fomine ne respectait aucune de
ces prescriptions.
Rendons ici hommage à Youri Edouardovitch
Bagdassarov. Au moment de l'accident,
il travaille dans la salle de commande de la tranche voisine.
Il a à sa disposition des masques «pétales»
[...]. Voyant que la situation radiologique s'aggrave, il donne
l'ordre à tous ses hommes de mettre les masques [...].
Lorsque Bagdassarov comprend que toute l'eau des réservoirs
des condensats propres et du système d'épuration
chimique des eaux a été branchée sur le réacteur
accidenté, il contacte sur le champ Fomine qui se trouve
dans le bunker pour l'avertir qu'il va arrêter le réacteur.
Fomine le lui interdit. Le matin, Bagdassarov décidera
donc seul d'arrêter le troisième réacteur,
le faisant passer en régime de refroidissement à
l'arrêt et alimentant le système de circulation avec
l'eau du bac de condensation. Par son courage et son professionnalisme,
il a évité que le coeur du troisième réacteur
ne fonde à son tour...
Quelques renseignements sur la centrale. La quatrième tranche de la centrale de Tchernobyl est entrée en exploitation en décembre 1983. Le 25 avril 1986, alors que l'on s'apprêtait à arrêter le réacteur pour des opérations préventives d'entretien programmées, le coeur contenait 1 659 assemblages combustibles (près de 200 tonnes de dioxyde d'uranium), un absorbeur supplémentaire, et un tube de force non chargé. 75 pour cent des assemblages combustibles avaient été chargés lors de la mise en exploitation du réacteur et avaient encore un taux de combustion proche de la valeur maximale. Cela en dit long sur le nombre de radionucléides de longue durée de vie que contenait le coeur...
Extrait de La vérité sur Tchernobyl,
Grigori Medvedev, 1990.
(Ce livre est une illustration romancée de la version
officielle de l'URSS qui a été exposée par
l'académicien Valery
Legasov dans son rapport à l'AIEA en 1986.
En 1991, le Comité d'État soviétique pour
la supervision de la sûreté industrielle et nucléaire
cré une commission
chargée d'enquêter sur les causes et les conditions
ayant conduit à la catastrophe de Tchernobyl.
Le rapport de la commission, publié en annexe du rapport
de l'AIEA de 1992 sur l'accident,
pointait du doigt
des défauts de conception du réacteur, des mesures
de sûreté insuffisantes,
des erreurs d'exploitation et l'absence de cadre juridique pour
le programme nucléaire soviétique.)

"Les murs se sont mis à trembler
et le béton à grincer. J'ai alors compris que quelque
chose de terrible était arrivé", raconte Boris
Stoliartchouk, un ancien ingénieur de la centrale de Tchernobyl
présent sur les lieux du drame le 26 avril 1986.
A 01h23 ce matin-là, deux explosions font voler en éclats
le coeur du quatrième réacteur. Dans la salle de
contrôle jouxtant le bâtiment dévasté,
les hommes chargés de piloter le réacteur sont immédiatement
aveuglés par un épais nuage de poussière
radioactive.
"Refroidissez! Ouvrez toutes les vannes d'eau, hurla l'adjoint
de l'ingénieur en chef", se souvient Stoliartchouk.
"Les voyants de contrôle clignotaient, s'affolaient.
Les commandes ne répondaient plus", poursuit-il. "En
me penchant par une fenêtre, j'ai vu l'ampleur des dégâts.
Le réacteur n'était plus qu'un trou béant".
Les rares dosimètres disponibles, permettant de mesurer
la radioactivité, étaient bloqués au maximum.
Pourtant, personne n'ordonna l'évacuation immédiate
des quelque 500 personnes travaillant à la centrale. Stoliartchouk
resta ainsi pendant près de trois heures en compagnie de
son chef d'équipe dans la salle de contrôle "grillée"
par les mortels rayons. "Techniquement, il n'y avait plus
rien à faire. Chaque minute dura une éternité",
lance-t-il dépité.
Les deux hommes furent pris de violents vomissements et ils eurent
de terribles maux de tête. Leur peau rougie les brûlait.
Stoliartchouk survécut. Son collègue, plus âgé,
succomba.
A l'extérieur, une étrange luminescence montait
toute droite des profondeurs du cratère incandescent, éclairant
la centrale plongée dans la nuit. Le toit du bâtiment
des turbines non loin de là était en feu, raconte
le sergent Léonid Shavrey.
A peine protégés, Shavrey et une trentaine d'autres pompiers
montèrent à l'assaut des flammes qui menaçaient
de ravager les trois autres réacteurs encore intacts. Six
de ces hommes périrent d'irradiations aiguës dans
les semaines qui suivirent.
Les
pompiers, Viktor Kibenok et sa
femme Tatiana, à droite Vasiliy Ignatenko et
sa femme Lyudmila (la photo a été prise environ
deux mois avant l'accident). Kibenok, 23 ans, et Ignatenko, 25
ans, se sont battus "en première ligne" - juste
sur le toit entre les 3e et 4e blocs et autour de la cheminée.
Après quelques heures de lutte contre les incendies, leur
sort était scellé. En plus des brûlures causées
par la combustion du bitume (couverture du toit), ils ont reçu
de fortes doses de radiations. Kibenok est décédé
le 11 mai 1986, Ignatenko 2 jours plus tard. Ils ont reçu
à titre posthume divers titres tels que Héros de
l'Union soviétique.
La veille du drame, les responsables de
la centrale avaient décidé d'effectuer un test dans
le quatrième réacteur - sans l'accord des autorités
soviétiques de l'époque - reconnaît aujourd'hui
l'ancien directeur de Tchernobyl Viktor Brioukhanov. [Ce test a pourtant été refait
une dizaine de fois depuis l'explosion de Tchernobyl]
Même si toute la lumière sur
l'accident n'est toujours pas faite, il semblerait que la négligence
du personnel combinée à des défauts de conception
des réacteurs soit à l'origine de l'explosion. [Les responsables du nucléaire en occident
accordaient pourtant
toute leur confiance au nucléaire soviétique jusqu'à cette catastrophe]
Le combustible brûla pendant dix
jours et les fumées radioactives contaminèrent les
trois-quarts de l'Europe.
Pourtant, l'accident n'aurait fait que 31 morts et 237 blessés
selon un bilan auquel plus personne ne croit [hormis
le lobby pro-nucléaire international].
Kiev a fait récemment état de 15 000 morts et de
millions d'invalides .
Les autorités soviétiques tentèrent de cacher
puis de minimiser la catastrophe, aggravant ainsi ses conséquences.
La ville de Tchernobyl, située à seulement 20 kilomètres
de l'épicentre ne fut évacuée que le 5 mai,
soit 10 jours après le drame.
Pire encore: On laissa 800 enfants participer à un "marathon"
dans les environs de la centrale le jour même de la tragédie,
selon des témoins. Un
million de personnes défilent dans la capitale ukrainienne
pour les festivités du 1er mai alors que la radioactivité
y atteint son pic. Une épidémie de cancers de la thyroïde
- due à l'iode radioactif craché par le réacteur
- frappe aujourd'hui des milliers d'enfants et d'adolescents en
Ukraine, au Bélarus et en Russie.
Lors d'un
procès à huis clos en 1987, Moscou accabla la
direction de la centrale: six des responsables de Tchernobyl furent
condamnés à des peines allant de 2 à 10 ans
de prison. Les plus hauts dirigeants soviétiques ont eux
échappé à toute poursuite.
Défilé du 1er mai 1986 à
Kiev."Il faut toujours avoir en tête l'énorme concentration de cette puissance nucléaire qui peut se conjuguer avec des événements imprévisibles. Par exemple, l'Europe et le monde ne savent pas que deux personnes, deux pompiers qui étaient sur le toit, et avec qui j'ai parlé, ont évité un incendie à l'ensemble de cette énorme construction dénommée centrale atomique de Tchernobyl [aux trois autres réacteurs...]. Car sur le toit de la salle des machines, là où se trouvent les turbines, le bitume avait pris feu. Et ils l'ont éteint. Deux personnes. Si ce revêtement avait continué à brûler, les turbines auraient explosé. Il y avait beaucoup d'huile et de l'hydrogène. Il est difficile d'imaginer quelles auraient été les conséquences pour le monde entier."
Youri Chtcherbak,
président de la commission à la sécurité
nucléaire du comité à l'Ecologie de Kiev.
Nouvelles de Pridnestrovie (Agence de Presse officielle de la République Moldave Transnistrienne), 26 avril 2021:
Tiraspol, 26 avril 2021: L'accident de la centrale
nucléaire de Tchernobyl, la plus grande catastrophe technologique
du XXe siècle, a bouleversé le monde entier et a
marqué à jamais les esprits. Durant les premiers
jours des opérations de lutte contre l'incendie, 32 personnes
ont péri et 200 autres ont été [mortellement
irradiées] de fait condamnées à mort.
Alexander Yuvchenko, originaire de Slobodzeya et ingénieur
mécanicien principal à la centrale nucléaire
de Tchernobyl, était de service lorsque le réacteur
du quatrième groupe électrogène a explosé.
Selon V.D. Shkurko, directeur adjoint de l'atelier des réacteurs,
qui a souligné dans une note interne le courage et la bravoure
de Yuvchenko, ce dernier a pleinement accompli son devoir civique
et humain dans les premières minutes suivant l'accident.
Grâce au courage et à l'abnégation d'Alexandre
et de ses collègues, l'état du matériel après
l'accident a été constaté et le personnel
non impliqué dans la gestion des conséquences de
l'accident a été évacué de la zone
dangereuse. Ces actions ont permis d'établir les bases
d'une intervention efficace pour remédier aux conséquences
de l'accident. Par la suite, Alexandre Yuvchenko a été
décoré de l'Ordre de l'Insigne d'honneur (URSS),
de l'Ordre du Courage (Fédération de Russie) et
de l'Ordre du Mérite, 3e classe (Ukraine).
Alexander a étudié
à l'école n° 3 de Slobodzeya. Athlétique
et soigné, il mesurait environ deux mètres et pratiquait
l'aviron à Slobodzeya. À 16 ans, il remporta les
championnats juniors de Moldavie, tandis que son équipe
décrochait la deuxième place aux compétitions
juniors de toute l'URSS. Outre le sport, Yuvchenko excellait en
physique et en mathématiques. À 17 ans, il dut choisir
entre entrer à l'université et poursuivre une carrière
sportive. Il opta pour les études. En 1978, il intégra
le département de physique nucléaire de l'Institut
polytechnique d'Odessa.
Figurant parmi les meilleurs élèves,
Alexandre avait le droit de choisir son futur lieu de travail.
Sans hésiter, il opta pour la centrale nucléaire
de Tchernobyl, l'une des entreprises nucléaires les plus
prestigieuses d'Ukraine, située à proximité
de Kiev, dans une campagne paisible. Surtout, les familles des
spécialistes venant s'installer à Pripyat étaient
logées.
Le soir du 25 avril, Alexander Yuvchenko a pris son service de
nuit à la quatrième tranche de la centrale nucléaire.
L'équipe de techniciens nucléaires à laquelle
appartenait Alexander devait mener une expérience programmée.
D'après les témoignages, la chronologie de l'incident
a été reconstituée comme suit :
00:28 : Lors du passage d'un réglage automatique local
(LAA) à un stabilisateur automatique de capacité
générale (AS), l'opérateur n'a pas pu maintenir
la puissance du réacteur à un niveau cible et la
puissance thermique est descendue au niveau de 30 MWth.
1 h 00 : Le personnel de NGP est parvenu à augmenter la
puissance du réacteur et à la stabiliser à
un niveau de 200 MWth au lieu des 700 à 1000 MWth prévus
dans le programme de travail afin de préserver l'eau de
refroidissement et d'éviter la surchauffe du réacteur.
Entre 1 h 03 et 1 h 07 : En plus des six pompes de recirculation
principales en fonctionnement, plusieurs autres ont été
connectées afin d'accroître la fiabilité du
refroidissement de la zone de rayonnement après les essais.
Alexander Yuvchenko a écrit plus tard : « À
1 h 07, une pompe de recirculation supplémentaire (PRM)
a été mise en marche pour chacune des six PRM en
fonctionnement, de sorte qu'après la fin de l'expérience,
quatre pompes de recirculation restaient en service pour assurer
un refroidissement continu de la zone de rayonnement. »
1 h 19 :
L'eau, s'évaporant rapidement, générait de
plus en plus de vapeur. Face à la baisse du niveau d'eau,
l'opérateur de la centrale a augmenté l'apport de
vapeur d'eau condensée (eau d'alimentation). Les barres
de commande manuelles ont été retirées de
la zone de rayonnement, permettant ainsi de contrôler manuellement
l'ensemble des processus du réacteur.
1 h 22 - 1 h 23 : Le niveau d'eau s'est stabilisé.
Le personnel de la station a reçu un rapport imprimé
des paramètres du réacteur, indiquant une marge
de réactivité dangereusement faible. Le personnel
de NGP a décidé qu'il était possible de poursuivre
les travaux sur le réacteur et les recherches. Simultanément,
la puissance thermique a commencé à augmenter.
L'opérateur a fermé les vannes de régulation
d'urgence du groupe turbo-alternateur n° 8. L'alimentation
en vapeur a été interrompue. La phase d'arrêt,
c'est-à-dire la phase active de l'expérience prévue,
a commencé.
Le chef d'équipe du quatrième groupe électrogène,
conscient du danger, ordonna à l'ingénieur principal
de contrôle du réacteur d'actionner le dispositif
d'arrêt d'urgence du réacteur A3-5. Suite à
ce signal, des barres de protection d'urgence devaient être
introduites dans la zone active, mais elles ne purent atteindre
le fond : la pression de la vapeur à l'intérieur
du réacteur les maintenait à deux mètres
de hauteur (le réacteur mesurait environ sept mètres
de haut). La puissance thermique continua d'augmenter rapidement,
et le réacteur s'emballa. La situation bascula en quelques
instants.
1 h 23 : Deux puissantes explosions ont provoqué la
destruction complète du réacteur du quatrième
groupe électrogène. Les murs et les dalles de béton
intermédiaires de la salle des machines ont également
été détruits, et des foyers d'incendie se
sont déclarés. La destruction du réacteur
a entraîné le rejet d'environ 50 tonnes de combustible
nucléaire dans l'atmosphère et la dispersion de
[...] graphite radioactif autour de la centrale nucléaire.
Alexandre se souvenait qu'au moment de l'accident, il se trouvait
dans son bureau, situé entre les réacteurs 3 et
4, au niveau 12,5. Soudain, une détonation sourde retentit,
le sol trembla sous ses pas. Une explosion s'ensuivit, provoquant
l'effondrement des épais piliers de béton et des
murs de la pièce. La porte fut arrachée par l'onde
de choc, soulevant un nuage de poussière radioactive gris
laiteux et de vapeur. La lumière s'éteignit. Un
sifflement sinistre résonna tout autour.
Ils ont appelé depuis le panneau de contrôle n°
3 et ont demandé des brancards. Alexandre, muni de brancards,
est descendu en courant pour porter secours. En chemin, il a été
interpellé par un homme déconcerté, le visage
ensanglanté et méconnaissable, sa blouse de laboratoire
noircie. À sa voix seulement, Alexandre a compris qu'il
s'agissait de Viktor Degtyarenko, l'opérateur des pompes
frigorifiques, qui lui a décrit la situation sur leur lieu
de travail et lui a indiqué que Gennady Rusanovsky s'y
trouvait encore. La lampe torche d'A. Yuvchenko l'a aidé
à se repérer. Il a aperçu Gennady parmi les
décombres. Sale et échaudé par un jet de
vapeur, il tremblait de choc, mais a néanmoins demandé
d'aider V. Khodemchuk, qui se trouvait dans la salle des pompes.
En y courant, Alexandre n'a vu que ruines et un ciel étoilé.
De retour sur les lieux, il retrouva Yuri Tregub, chargé
d'ouvrir manuellement les vannes du système de réfrigération
haute pression et de recouvrir d'eau la zone active. Sachant qu'il
faudrait au moins deux personnes pour cette opération,
Alexandre confia le blessé G. Rusanovsky à un endroit
où il pourrait être secouru, puis il se rendit avec
Y. Tregub aux conteneurs de fluide frigorigène. L'entrée
était jonchée de débris ; ils descendirent
ensuite deux étages et eurent de l'eau jusqu'aux genoux.
La porte de la pièce était bloquée, mais
à travers une étroite fissure, on pouvait clairement
voir que d'immenses réservoirs d'acier avaient été
réduits en miettes ; il n'y avait plus ni murs ni
plafond. Tout était éclairé par le clair
de lune.
A. Yuvchenko et Y. Tregub sortirent précipitamment du bâtiment
et constatèrent qu'il en avait disparu la moitié ;
le réacteur émettait une luminescence bleue d'air
ionisé. Ils retournèrent dans le bâtiment
et rencontrèrent l'ingénieur de quart, Valery Perevozchenko,
accompagné de deux techniciens, A. Kudryavtsev et V. Proskuryakov,
envoyés par A.S. Dyatlov, ingénieur en chef de la
deuxième station, pour descendre manuellement les barres
de contrôle de l'intensité de la réaction
nucléaire.
Y. Tregub se rendit à la salle de contrôle pour faire
un rapport sur l'étendue des dégâts, lorsque
V. Perevozchenko décida de s'assurer que le réacteur,
barres de combustible comprises, était totalement hors
d'usage. Tous quatre se précipitèrent à l'étage
35. Yuvchenko se mit à retenir la porte massive de la salle
du réacteur, endommagée et sur le point de se refermer.
Trois de ses compagnons entrèrent. À peine une minute
plus tard, dans ce qui avait été un couloir menant
à la salle du réacteur, ils furent tous mortellement
exposés aux radiations. Yuvchenko, quant à lui,
fut gravement brûlé par les rayonnements bêta
et gamma à l'épaule gauche, à la cuisse et
au tibia en maintenant ouverte une porte recouverte de boue radioactive.
V. Perevozchenko, qui servait dans la force des sous-marins nucléaires
et comprenait mieux que quiconque la gravité de la situation,
empêcha Alexander de tenter d'entrer dans la salle du réacteur.
La porte se referma violemment.
À 3 heures du matin, Alexandre Yuvchenko a été
pris de violents vomissements. À 6 heures, incapable de
marcher, il a été transporté en ambulance.
Le matin même, l'hôpital local comptait environ 90
blessés, parmi lesquels des employés du poste de
contrôle n° 4. Alexandre souffrait de vertiges, mais
l'épuisement l'a rapidement conduit à l'endormissement.
Il ne s'est réveillé que lorsqu'une infirmière
est venue lui poser une perfusion. Il l'a reconnue comme une voisine
et lui a demandé, après son service, de retrouver
sa femme et de lui dire qu'il rentrerait très bientôt.
L'épouse d'Alexandre, Natalya, se souvenait de ces événements
:
« À 8 h 30, mon cours devait commencer. Je me souviens
m'être lavée et habillée, puis avoir attendu
le retour de Sasha de la gare. J'ai entendu la sonnette. J'étais
contente, pensant que c'était Sasha, mais à la place
de mon mari, c'était notre voisin, qui travaillait à
l'hôpital. Il m'a dit qu'il y avait eu un accident à
la centrale électrique, que Sasha était à
l'hôpital, et m'a demandé de dire à quelqu'un
de ne pas aller travailler. »
J'ai passé toute la journée à essayer de
savoir ce qui était arrivé à Alexandre. Je
suis descendue à la cabine téléphonique et
j'ai appelé l'hôpital, mais personne ne m'a répondu
pour savoir si Alexandre Yuvchenko s'y trouvait. J'ai ensuite
appris que personne n'était autorisé à entrer
à l'hôpital, mais je ne pouvais pas rester chez moi
et j'ai essayé d'en savoir au moins quelque chose sur Sacha.
Ma meilleure amie, Macha, qui habitait dans le même immeuble
que nous, est venue. Son mari, qui travaillait au troisième
étage, était également absent après
son service. J'ai laissé notre fils Kirill sous la surveillance
de voisins et, avec Macha, nous avons fait le tour des appartements
à la recherche de quelqu'un qui pourrait nous renseigner.
Ni la poste ni les lignes interurbaines ne fonctionnaient. Le
mari de Macha, à son retour, a dit qu'il avait aidé
à emmener Sacha à l'hôpital le matin ;
un autre voisin l'avait vu à l'hôpital et lui avait
indiqué où le chercher. Je suis arrivée à
l'hôpital le soir. Alexandre m'a demandé par la fenêtre
si j'avais laissé les fenêtres de l'appartement ouvertes
pendant la nuit. Il avait l'air ordinaire, à ceci près
que ses tempes étaient devenues complètement grises
et que son bras et son épaule étaient d'un rouge
vif, comme après un coup de soleil. Sasha m'a dit de fermer
toutes les fenêtres, de jeter toute la nourriture encore
ouverte et de nettoyer tout l'appartement. Il était évident
qu'il ne pouvait plus rien dire. On m'avait dit que des membres
du Comité pour la sécurité d'État
travaillaient à l'infirmerie. J'ai pu remettre à
Sasha tout ce dont il avait besoin. Je ne l'ai plus revu.
Avec mes parents, et grâce à nos
relations, j'ai tenté de découvrir ce qui était
arrivé à Alexandre. Par l'intermédiaire de
connaissances de mon oncle, qui vivaient à Moscou, j'ai
appris que les blessés les plus graves de l'accident avaient
été transférés à l'hôpital
n° 6. La mère de Sacha, Vera Andreevna, et moi-même
nous y sommes rendues dans l'après-midi. L'hôpital
était sans charme particulier, mais ses entrées
étaient gardées. Lorsqu'un médecin est sorti,
il a fait un compte rendu de l'état des patients de la
centrale nucléaire de Tchernobyl. Cependant, il n'a rien
dit de Sacha. Lorsque je lui ai posé une question sur mon
mari, il m'a invitée à le suivre. J'ai pris l'ascenseur
jusqu'au huitième étage avec un infirmier, et on
m'a conduite à la chambre 801. Dans cette chambre, Alexandre,
le crâne rasé (la radioactivité capillaire
de certains employés de Tchernobyl était mille fois
supérieure à la normale ; leurs cheveux avaient
été placés dans des sacs en plastique pour
être enterrés), était allongé près
du pompier Vladimir Pravik. Après de longs jours
d'incertitude, j'ai enfin ressenti une immense joie. Sasha a déclaré
ne plus ressentir les symptômes aigus du mal des radiations :
les vertiges et les nausées dont il souffrait auparavant.
Lorsque j'ai interrogé les médecins sur l'état
de santé de mon mari, leur réponse fut très
inquiète : « Nous le saurons dans les trois
premières semaines, mais il faut vous préparer au
pire. »
Lorsque les premiers compagnons de Yuvchenko furent emmenés
au cimetière, ses souffrances ne faisaient que commencer.
Les particules bêta et gamma, qui avaient pénétré
ses vêtements, commencèrent à détruire
son corps. Alexandre [...] fut transféré en soins
intensifs. La nécrose s'installa, les radiations détruisant
sa chair jusqu'aux os. La douleur devint presque insupportable
et les infirmières lui administrèrent de la morphine.
Les médecins commencèrent à envisager l'amputation
de son bras et firent une demande auprès de Leningrad pour
obtenir un équipement spécial afin d'en évaluer
la nécessité.
Valery Perevozchenko succomba à ses blessures. Le 14 mai,
trois autres opérateurs de la quatrième unité
décédèrent. Viktor Proskuryakov mourut dans
la nuit du 17 mai. Le taux de leucocytes dans le sang de Yuvchenko
chuta à zéro, et il perdit ses cheveux. Le nombre
de victimes de Tchernobyl atteignit 20. Alexandre n'était
pas religieux et ne connaissait pas les prières, mais il
priait intérieurement pour qu'il vive une nuit de plus.
Lors de notre rencontre à Slobodzeya, Alexandre me confia
qu'à cette époque, il se souvenait souvent des paroles
de Volodya Pravik, décoré à titre posthume
du titre de Héros de l'Union soviétique : « Si
nous vivons jusqu'au matin, alors nous verrons la vie ! »
Il a été établi que Yuvchenko avait reçu
une dose de radiation de 4,1 siverts (1 sivert équivaut
à 100 roentgens). À 600 roentgens, le taux de mortalité
est de 90 % en 14 jours, et à 350 roentgens, de 50 % en
30 jours.
À l'hôpital de Moscou, il a reçu des transfusions
de sang et de plasma. Il a également été
soigné en Allemagne, où une quinzaine de greffes
de peau ont été pratiquées. Sa peau était
noire et se détachait par endroits, comme de la peinture
en poudre. Malgré tout, les médecins sont parvenus
à sauver Alexandre.
Après sa sortie de l'hôpital, la famille Yuvchenko
obtint un appartement. Alexandre Petrovitch s'engagea dans de
nombreuses activités publiques et exerça divers
métiers. Il devait constamment surveiller sa santé,
évitant tout contact avec l'essence, l'huile et autres
produits chimiques susceptibles de provoquer des plaies soudaines
et longues à cicatriser, ainsi qu'un ralentissement des
saignements. Malgré cela, sa bonne santé et sa pratique
sportive lui permirent de vivre 22 ans après l'accident.
En 2008, Yuvchenko est décédé. Il a été
inhumé au cimetière Troekurovsky de Moscou.
Ce document a été
préparé sur la base de l'article d'Oleg Nastasenko
intitulé « Tchernobyl et la vie après »,
publié dans le journal Vesti de Slobodzeya n°
15 du 13 avril 2021.
The Guardian, 24 août 2004:
Le 25 avril 1986, Sasha Yuvchenko, 24 ans,
prit son service de nuit comme d'habitude à la centrale
nucléaire de Tchernobyl, dans le nord de l'Ukraine. La
soirée était magnifique, particulièrement
chaude et claire, et Sasha, ingénieur mécanicien,
et ses collègues étaient déjà absorbés
par leurs projets pour les vacances du 1er mai. À la maison,
sa femme, Natasha, veillait encore avec leur petit Kirill, âgé
de deux ans [...].
Cette nuit fatidique, les pompes à eau du réacteur
n° 4, récemment mis en service, subissaient des tests
de sécurité. Alors que minuit sonnait, une vive
discussion s'enflammait quant au niveau de puissance optimal pour
démarrer l'essai. Mais ce que personne ne savait, fruit
d'années d'erreurs et de dissimulations, un défaut
fatal dans la conception du réacteur le rendait instable
à basse puissance. Lors de la réduction progressive
de la puissance en vue de l'essai, celle-ci chuta trop bas et
le réacteur s'arrêta brutalement. Pendant ce temps
[...] un point chaud dangereux se formait au coeur du réacteur.
Pour augmenter la puissance, les barres de
contrôle au bore furent retirées. C'était
comme armer un pistolet, et lorsque, à 1 h 20 du matin
le 26 avril 1986, l'essai commença et que les turbines
furent arrêtées, le réacteur se transforma
en une véritable cocotte-minute [...] explosive. Les procédures
d'arrêt d'urgence furent déclenchées, mais
lorsque les barres de contrôle furent réinsérées,
leurs extrémités en graphite provoquèrent
une hausse si brutale de la puissance qu'une partie du réacteur
fut détruite. Deux explosions se produisirent et la voûte
de sécurité de [2000] tonnes fut arrachée
du réacteur. Ce fut le pire accident nucléaire de
l'histoire.
Yuvchenko, aujourd'hui âgé de 42 ans, se souvient
de cette terrible nuit il y a 18 ans. C'est un homme imposant,
mesurant 1,95 m, ancien champion soviétique d'aviron. Impossible
de ne pas remarquer son bras gauche, deux fois plus petit que
le droit et luisant de cicatrices. Son épouse, Natasha,
est assise, nerveuse, au bord de son siège.
« Il y a eu un bruit sourd », dit-il. « Quelques
secondes plus tard, j'ai senti une onde de choc traverser la pièce.
Les épais murs de béton se sont déformés
comme du caoutchouc. J'ai cru que la guerre avait éclaté.
Nous avons commencé à chercher Khodemchuk (son collègue),
mais il était près des pompes et avait été
vaporisé. La vapeur enveloppait tout ; il faisait noir
et un horrible sifflement se faisait entendre. Il n'y avait plus
de plafond, seulement le ciel ; un ciel étoilé.
» Un flux de rayonnement ionisant jaillissait vers les étoiles,
tel un rayon laser. « Je me souviens avoir pensé
que c'était magnifique. »
Yuvchenko s'est rendu avec un groupe d'hommes pour inspecter la
salle du réacteur endommagée. Il est resté
à l'extérieur, maintenant la lourde porte ouverte
avec son épaule. Les trois hommes qui y sont entrés
sont tous décédés dans les deux semaines
suivantes. « Sur le moment, on ne sent rien », explique-t-il.
« On n'imaginait pas qu'il y avait autant de radiations.
On a rencontré un type avec un dosimètre et l'aiguille
était presque hors du cadran. Mais même là,
on pensait juste : "Mince, c'est la fin de notre carrière
dans le nucléaire." On s'est tous dit : "On a
été contaminés, c'est arrivé sous
notre responsabilité", et on a essayé de faire
ce qu'on pouvait. Au bout d'une heure environ, j'ai commencé
à vomir violemment. J'avais très mal à la
gorge. »
À 6 heures du matin, il ne pouvait plus marcher. On l'a
transporté à l'hôpital local. Il ignorait
encore la dose massive de radiations qu'il avait reçue.
« On pensait avoir reçu 20, peut-être 50 rem.
Mais il y avait un homme là-bas qui avait vécu un
accident nucléaire dans la flotte sous-marine ; il
a dit que c'était bien plus grave. "On ne vomit pas
à 50 rem", a-t-il dit. »
À l'hôpital, les médecins ont calculé
(en mesurant la baisse de son taux de globules blancs) qu'il avait
reçu 410 rem, soit 4,1 Sv (un sievert équivaut à
100 rem), une unité de mesure de la dose de rayonnement
absorbée par kilogramme de poids corporel. Quatre sieverts
sont mortels pour la moitié des personnes atteintes.
Dans l'Union européenne, la dose maximale de rayonnement
à laquelle la population vivant à proximité
d'une centrale nucléaire ne devrait pas être exposée
est d'un millisievert (mSv) par an, et de 20 mSv par an pour les
travailleurs du nucléaire. La dose moyenne de rayonnement
due aux rayonnements naturels et médicaux est de 2,5 mSv.
[...]
Yuvchenko a été aperçue une fois par une
infirmière durant cette période, mais interrogée
à trois reprises par le KGB. Des images saisissantes, filmées
par le KGB, du réacteur dévasté sont présentées
dans un nouveau documentaire, « L'Heure Zéro :
La catastrophe de Tchernobyl ». L'auteur de ces images est probablement décédé
depuis.
Yuvchenko fut ensuite transféré à Moscou.
Personne ne dit à Natasha où il se trouvait. On
considère généralement que des vomissements
survenant dans la demi-heure suivant l'irradiation indiquent une
dose mortelle. Parmi les personnes transportées avec lui,
cinq moururent. Ceux qui moururent rapidement eurent de la chance.
C'est une mort véritablement horrible, brûlé
de l'intérieur comme de l'extérieur.
Quelque 128 personnes furent envoyées au centre de traitement
spécialisé de Moscou. À son arrivée,
Yuvchenko eut la tête rasée, mais en quelques jours,
il perdit tous ses poils. Tous souffraient alors des effets des
radiations sur leurs poumons, leur nez, leurs oreilles et leur
gorge. Chez les personnes fortement exposées, un mucus
caoutchouteux provoquait des difficultés respiratoires,
et des éruptions cutanées semblables à l'herpès
formaient d'importantes croûtes sur les lèvres et
le visage. Ceux qui avaient commencé à vomir précocement
bénéficièrent d'une greffe de moelle osseuse.
Yuvchenko reçut la première d'une longue série
de transfusions.
Personne ne sait exactement comment les radiations provoquent
les premiers effets de nausées et de diarrhée. Une
fois les vomissements passés, un calme relatif s'installe.
Au début, la peau présente une rougeur apparemment
anodine, mais, après une nouvelle période d'accalmie,
des ulcérations suintantes se développent sur des
couches de tissus nécrosés. Yuvchenko se souvient
d'avoir soulevé les draps et d'avoir vu un nuage de poussière
noire : sa peau morte. Après l'explosion, une substance
visqueuse composée de nucléides émetteurs
gamma et bêta avait recouvert toutes les surfaces de la
centrale, et là où son corps avait touché
la porte - son épaule gauche, sa hanche et son mollet -,
les radiations mortelles avaient rongé sa chair, provoquant
la nécrose des tissus profonds de son bras. Celui-ci devint
extrêmement enflé et sa peau prit une teinte noir
violacé.
Il subit la première d'une longue série d'opérations
et de greffes de peau. Pendant un temps, il crut qu'on lui amputerait
le bras. Ses muscles, d'une force incroyable, lui sauvèrent
la vie. « Les miens sont petits », dit-il en riant,
« vous devriez voir ceux de mon petit frère ! »
Son bras resta bandé pendant les sept années suivantes.
Il souffrait et souffre encore occasionnellement d'ulcérations
cutanées. Une microchirurgie à Berlin, au cours
de laquelle des vaisseaux sanguins furent prélevés
de sa jambe et transplantés dans son bras irradié,
lui permit enfin d'entamer sa guérison. Ses collègues
n'eurent pas tous cette chance. L'un d'eux, qui travaillait dans
la salle des turbines et avait reçu une dose de 10 Sv,
survécut à une greffe de moelle osseuse et à
la cécité, mais mourut quelques mois plus tard.
Le décès après une exposition
aiguë aux radiations est généralement dû
à une infection, car les radiations détruisent les
cellules de la moelle osseuse, provoquant une chute catastrophique
du nombre de globules blancs, cellules essentielles à la
lutte contre les infections. L'organisme est alors submergé,
notamment en cas de lésions cutanées et intestinales
importantes. On imagine souvent, à l'instar de Star Trek,
qu'il existe un traitement préventif contre les dommages
causés par les radiations. Les comprimés d'iodate
de potassium, pris quelques heures [avant] l'exposition, saturent
la thyroïde et diminuent ainsi le risque d'absorption d'iode
radioactif. Cependant, l'iode n'est qu'un des radionucléides
impliqués. Les soins de soutien et une prévention
rigoureuse des infections constituent l'ensemble des soins médicaux
disponibles.
Yuvchenko a passé un an à l'hôpital et deux
ans en rééducation. Il attribue sa survie à
son traitement à Moscou et à ses muscles. Il ignore
s'il est stérile bien que cela soit fort probable
mais, en tout cas, on lui a déconseillé d'avoir
un autre enfant en raison du risque de leucémie pour lui-même
ou ses enfants. Les dommages chromosomiques [...] à 4Sv
sont graves. Quelles sont ses chances de survie, notamment face
au cancer ?
« Les médecins m'ont dit que si j'avais survécu
à ça, je n'avais plus à m'inquiéter.
» Chaque année, il subit deux semaines de contrôles.
« Je crains toujours qu'ils ne trouvent quelque chose. »
Mais il est resté en bonne santé, tout comme sa
femme et son fils [...].
Vivienne Parry
Interview
d'Alexander Yuvchenko en 2004 (Extraits du film « L'Heure
zéro : La catastrophe de Tchernobyl / La
vérité sur Tchernobyl » de Renny Bartlett,
2004). Ingénieur mécanicien principal à l'atelier
du réacteur n° 4 de la centrale nucléaire
de Tchernobyl, décédé en 2008.
Le 26 avril 1986 à 1h23 du matin, une
explosion retourne la dalle de béton du réacteur
numéro 4 de la centrale ukrainienne de Tchernobyl.
La gravité de l'accident, mais aussi et surtout l'incurie
des autorités soviétiques à tous les niveaux,
ont fait de Tchernobyl la plus grande catastrophe du nucléaire
civil, un désastre humanitaire et écologique qui
frappe les trois-quarts de l'Europe. [voir
le reportage "Tchernobyl cette herbe amère" de
la NHK 1er
partie 52 mn ..... 2e partie
46 mn.... Viméo, basse définition]
Dans un livre basé pour l'essentiel
sur des témoignages, "Tchernobyl après l'apocalypse",
Philippe Coumarianos, correspondant de l'AFP à Kiev depuis
quatre ans, raconte l'enfer de ceux dont la vie a basculé
ce jour-là.
Lorsque l'accident survient, en pleine
nuit, "aucune mesure n'est immédiatement prise pour
mettre le personnel à l'abri", raconte l'auteur. "En
fait, tout manquait: vêtements de protection, respirateurs
et dosimètres". Dans l'incertitude et la confusion,
le directeur de la centrale, Viktor Brioukhanov, qui écopera
de dix ans de camp de travail, n'a pas le courage de donner l'ordre
qui s'imposait: évacuer le personnel et arrêter les
trois réacteurs encore en fonctionnement.
Toujours à partir de témoignages de survivants,
Coumarianos raconte la lutte dérisoire des pompiers qui
plongent dans la fournaise sans la moindre protection: pantalon
et veste de grosse toile, gants, bottes et casques en plastique.
Aucune équipement anti-radiations, aucun dosimètre.
"Nous ignorions à peu près tout des radiations
et comment s'en protéger", témoigne un pompier.
[Voir le documentaire Le
désastre de Tchernobyl]
A tous les niveaux, c'est l'improvisation
et le mensonge. "Tout le monde était pris de court.
Personne ne savait comment refroidir le magma nucléaire
et stopper les émissions d'isotopes. On improvisa",
explique l'auteur, qui raconte comment les autorités ont
tenté de cacher puis de minimiser la castrophe, aggravant
ainsi les conséqnences. Le chef de l'Etat, Mikhaïl
Gorbatchev, n'interviendra à la télévision
que dix-neuf jours après le drame [voir
texte de
son intervention, d'après les
Izvestia n°135 du 15/5/1986].
Philippe Coumarianos décrit également l'exode de
ceux qui ont évacué Pripiat, cité modèle
de l'URSS, une ville de 45 000 habitants désertée
en quelques heures. "C'était le chaos. Il fallait
loger chez l'habitant des milliers de personnes, dont beaucoup
souffraient de diarrhées et de nausées", raconte
un témoin, qui se retrouve finalement dans une zone aussi
fortement contanminée.
Tchernobyl, c'est aussi le combat et l'esprit de sacrifice des
"liquidateurs", ces 650 000 hommes qui pendant près
de deux ans participent aux opérations d'évacuation
et de décontamination. [Voir
le documentaire "très soviétique" Le
tocsin de Tchernobyl]
Mais Tchernobyl, ce sont également
les revenants,
ceux qu'on appelle les "samasiolis" (colons): âgés
pour la plupart, ils n'ont pas supporté la vie précaire
dans les banlieues de Kiev ou d'ailleurs et sont revenus sur leur
coin de terre, même dans la zone contaminée de 30
kilomètres autour de la centrale qui reste théoriquement
interdite.
Extrait de "Tchernobyl, après
l'apocalypse"
de Philippe Coumarianos.