
Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:
Le service des relations publiques de l'entreprise
mettait en lumière que Richland avait le taux de natalité
le plus élevé et le taux de mortalité le
plus bas du pays, ainsi qu'un taux de mortalité infantile
et un taux de mortalité en couche inférieurs à
la moyenne(1). Pour une communauté
qui ne comptait ni pauvres ni indigents, où les personnes
âgées étaient rares, et où les travailleurs,
qui passaient un examen de santé avant d'être embauchés,
bénéficiaient d'une couverture santé universelle,
ces statistiques n'avaient rien de surprenant(2). Jusqu'à ce que certaines d'entre elles se
révèlent anormales.
Entre 1952 et 1953, la mortalité in utero et la mortalité
infantile à Richland ont grimpé jusqu'à devenir
près de deux fois supérieure à celles de
l'État. Entre 1952 et 1959, Richland, Pasco et Kennewick
ont enregistré un nombre de malformations congénitales
supérieur à la moyenne de l'État. Dans ces
trois villes, mais surtout à Richland, le taux de mortalité
infantile est devenu aberrant. À Richland, entre 1951 et
1959, 20 à 25 % des décès étaient
des bébés, quand la moyenne de l'État, pour
la même période, était de 7 %(3). En 1958, il y avait quatre fois plus de morts in
utero par habitant à Richland que dans le reste de l'État.
En 1952, 25 % des enfants en classe de maternelle devaient être
suivis médicalement pour "défauts de naissance".
Bien que les journalistes locaux aient souvent communiqué
sur la santé à Richland, ils sont passés
à côté de ces chiffres, soumis pourtant chaque
année au département de la Santé de l'État
de Washington. Les médecins de General Electric ne les
ont pas signalés non plus. Dans la ville atomique, les
mauvaises nouvelles ne faisaient pas souvent l'actualité.
[...]
Au début du mois de décembre
1949, trois mois après le premier test atomique des Soviétiques,
les scientifiques de Hanford, face à la panique de l'état-major
américain et de l'AEC, ont pris le risque de mener une
expérience (en collaboration avec l'armée de l'air
américaine) prévoyant de traiter 1 tonne de combustible
"vert" refroidi en seulement vingt jours et d'en suivre
le rejet volontaire à travers le bassin du Columbia(3).
Cette expérience, connue aujourd'hui sous le nom "Green
Run" (green renvoyant au combustible "vert", et
run au processus de traitement), était exactement le type
d'opération hautement polluante contre laquelle Parker
s'était élevé un an plus tôt. L'objectif
de l'expérience n'est toujours pas totalement élucidé,
mais, en 1988, un membre de l'équipe de Parker a déclaré
à un journaliste qu'ils essayaient de trouver le moyen
de mesurer la quantité d'isotopes radioactifs à
courte durée de vie (l'iode 131 notamment) rejetée
par le traitement d'une quantité donnée de combustible
à peine refroidi (soupçonnant à raison les
Soviétiques de procéder de la sorte). Si elle y
parvenait, l'armée américaine serait en mesure,
en contrôlant l'air aux frontières de l'URSS, d'estimer
la quantité de plutonium fabriquée en Oural(4).
Évidemment, l'opération n'avait de vert que le nom
: elle a plutôt libéré un panache de fumée
jaune au-dessus d'un paysage brun roux et sous un ciel d'asphalte.
Dès le départ, les choses ont mal tourné.
Les scientifiques pensaient
que les gaz allaient contenir 4 000 curies d'iode radioactif,
mais les appareils de mesure ont relevé 11 000 curies à
la sortie des cheminées - une quantité
phénoménale qui dépassait les plus hautes
mesure jamais effectuées sur place. En outre, les équipes
comptaient sur un temps stable et sec, mais, à en croire
l'un de ses membres, la semaine a offert "les pires conditions
météorologiques possibles(5)".
Peu après le début de l'expérience, le vent
s'est levé et a rabattu les effluents de la cheminée
jusqu'au sol. Plus tard, la température a chuté
de moitié, et la pluie a fait tomber de fortes concentrations
d'iode radioactif sur les villes de Spokane et de Walla Walla.
Les météorologues avaient tablé sur des conditions
leur permettant de suivre les fumées radioactives le long
d'une trajectoire donnée, mais les vents ont tourné,
tourbillonné, stagné, avant de changer brusquement
de direction. Les pilotes ont perdu la trace de "Green Run",
avant de la retrouver à des endroits inattendus. À Kennewick, la végétation
a montré des niveaux d'iode radioactif mille fois supérieurs
à la limite autorisée(6).
Mais les chercheurs n'étaient pas sûrs de leurs relevés,
car leurs équipements, encrassés par la contamination,
donnaient de fausses interprétations ou pas d'interprétation
du tout. Contrairement aux pronostics, la majeure partie du nuage
toxique est passée par le sud, au-dessus de Richland, là
où vivaient les familles des scientifiques(7). L'activité radioactive qui tournoyait au-dessus
de leur foyer a fait des chercheurs les premières victimes
de leur périlleuse expérience. Il y avait néanmoins
une bonne nouvelle : sous réserve de meilleures conditions
météorologiques, les scientifiques estimaient avoir
désormais la capacité de suivre les gaz des cheminées
sur une distance d'au moins 1 000 kilomètres et donc, vraisemblablement,
les résidus radioactifs soviétiques. En fait, l'essai
a ouvert la voie à un nouveau genre de surveillance nucléaire.
L'opération "Green Run" a été la
première tentative des scientifiques de Hanford pour forer
(métaphoriquement) à travers la Terre jusqu'à
la ville
close d'Ozersk [Maïak]. Ironie de l'histoire, la plupart
des habitants de Richland et d'Ozersk n'avaient aucune idée
de la quantité de plutonium produite par leurs usines,
mais, de chaque côté, les scientifiques connaissaient
parfaitement la production de leurs ennemis.
Dans les années qui ont suivi l'opération "Green
Run", le niveau des doses d'exposition admissible a diminué,
alors même que le volume des déchets radioactifs
augmentait de façon spectaculaire : pendant la Seconde
Guerre mondiale, l'usine avait rejeté un maximum de 400
curies par jour dans le fleuve Columbia; entre 1951 et 1953, les
bassins de rétention y déversaient en moyenne 7
000 curies par jour ; en 1959, les rejets ont atteint un pic de
20 000 curies par jour(8).
1) "Managers' databook", juin 1949, et "Community
data book", 1952, JPT, acc. 5433-001, box 25 ; Ralph R. Sachs,
MD, "Study of « atomiccity »", Journal
of the American Medical Association, 154(1), 1954, p. 44-49.
2) Où l'on retrouve ce que les scientifiques appellent
l'"effet du travailleur sain" (Jan-Olov Liljenzin, Jan
Rydbert & Gregory Choppin, Radiochemistry and Nuclear Chemistry,
Butterworth-Heinemann, Oxford, 2002, p. 496).
3) J. W. Healy, "Dissolving of twenty day metal at Hanford",
1" mai 1950, DoE Opennet.
4) Karen Dom Steele, "Hanford's bitter legacy", Bulletin
of the Atomic Scientists, janvier-février 1988, p.
20 ; Daniel Grossman, "A policy history of Hanford's atmospheric
releases", thèse de doctorat, Massachusetts Institute
of Technology (MIT), 1994.
5) J. W. Healy, "Dissolving of twenty day metal at Hanford",
arch. citée ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier
Days, op. cit., p. 57-58.
6) M. S. Gerber, "A brief history of the T plant facility
at the Hanford site", arch, citée, p. 32.
7) Ibid., p. 40, 41-56, 65, 68 et 70
8) M. S. Gerber, On the Home Front, op. cit., p. 125.

Le Monde, 14/7/90:
A la fin des années quarante, une usine américaine de fabrication de plutonium (Hanford, état de Washington) a libéré dans la nature, notamment sous forme d'iode, des produits radioactifs. Les habitants s'en doutaient depuis longtemps, mais les chiffres publiés surprennent par leur énormité. Selon l'étude réalisée par un groupe de scientifiques, 13 500 personnes habitant dans les districts situés sous le vent de l'usine, répartis sur les Etats de Washington et de l'Oregon, ont pu recevoir des doses supérieures à 33 rads (les normes sanitaires fixent 1 rad par an pour les personnes travaillant dans une centrale nucléaire et à 5 rads par an pour celles employées dans les usines atomiques).
Les quantités absorbées par les nourrissons ont été plus élevées que pour les adultes, du fait de la concentration dans le lait des vaches.
Selon l'étude, un petit groupe d'une douzaine de nourrissons auraient ainsi reçu pas moins de 2 900 rads (à peu près deux fois ce qu'ont reçu les habitants des environs de la centrale ukrainienne de Tchernobyl), tandis que 1200 autres auraient reçu des doses comprises entre 15 et 650 rads [il s'agit de dose à la thyroïde]. L'étude ne donne pas de chiffres sur l'ampleur des pathologies induites.
Ce n'est pas la première fois qu'on peut constater aux Etats-Unis une indifférence stupéfiante aux risques nucléaires encourus par les populations. C'est ainsi que les indiens Navajos (et les Blancs) employés à l'extraction d'uranium dans le Nouveau Mexique l'ont fait dans des conditions extrêmement dangereuses.
L'affaire de Hanford est particulièrement choquante, d'abord parce que le taux des radiations émises atteint des valeurs qu'aucun autre site nucléaire américain n'a connu, pas même les réglons situées sous le vent des polygones d'essais atomiques. "Ensuite, et surtout, parce qu'une partie importante des substances radioactives présentes dans l'environnement a été libérée volontairement à partir de l'usine de production de plutonium, pour tester des instruments de détection..."
Jan Krauze
lnternational Herald Tribune, 14/7/90:
Dans un article on apprend que la populations soumise aux rejets radioactifs
aux alentours de Hanford constitue 10 % de la population des dix
comtés concernés. L'étude
publiée ne constitue que la première partie d'une
analyse qui s'est étendue sur cinq ans. Elle a été
financée par le Department of Energy. Elle montre clairement
que des centaines de milliers d'habitants de l'est de l'état
de Washington, de l'Oregon et de l'Idaho, ont été
exposés pendant un quart de siècle à de fortes
radiations, qui ont contaminé l'air, mais aussi l'eau et
les sols.
Il n'existe aucune autre population au monde qui ait été
soumise pendant si longtemps à de telles doses [sauf en
ex-URSS].
Le gouvernement américain
a secrètement autorise entre fin 1944 et décembre
1947 le relâché de 400 000 curies d'iode radioactif
dans cette région. C'est 26 000 fois ce que l'accident
de Three Mile Island a dégagé. Un nombre indéterminé
d'enfants a reçu jusqu'à 2 900 rads sur la
thyroïde. Le groupe d'étude
a déclaré que les dégagements radioactifs
avaient à peu près cessé et qu'il n'y avait
plus de danger de ce côté pour les habitants.
Voir en France: Bruyeres-le-Chatel ou la fuite volontaire