Opération "Green Run"
Breaking News: The Green Run
(vidéo années 80)


Hanford (Etat de Washington) l'unité ci-contre fonctionnera à plein rendement à partir de décembre 1944,
c'est ici que fut fabriqué le plutonium utilisé dans l'essai d'Alamogordo et dans la bombe de Nagasaki. Le site couvre 1450 km2.
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la vidéo.

Extrait de Plutopia, une histoire des premières villes atomiques, Kate Brown, Acte Sud 2013:

Le service des relations publiques de l'entreprise mettait en lumière que Richland avait le taux de natalité le plus élevé et le taux de mortalité le plus bas du pays, ainsi qu'un taux de mortalité infantile et un taux de mortalité en couche inférieurs à la moyenne(1). Pour une communauté qui ne comptait ni pauvres ni indigents, où les personnes âgées étaient rares, et où les travailleurs, qui passaient un examen de santé avant d'être embauchés, bénéficiaient d'une couverture santé universelle, ces statistiques n'avaient rien de surprenant(2). Jusqu'à ce que certaines d'entre elles se révèlent anormales.

Entre 1952 et 1953, la mortalité in utero et la mortalité infantile à Richland ont grimpé jusqu'à devenir près de deux fois supérieure à celles de l'État. Entre 1952 et 1959, Richland, Pasco et Kennewick ont enregistré un nombre de malformations congénitales supérieur à la moyenne de l'État. Dans ces trois villes, mais surtout à Richland, le taux de mortalité infantile est devenu aberrant. À Richland, entre 1951 et 1959, 20 à 25 % des décès étaient des bébés, quand la moyenne de l'État, pour la même période, était de 7 %
(3). En 1958, il y avait quatre fois plus de morts in utero par habitant à Richland que dans le reste de l'État. En 1952, 25 % des enfants en classe de maternelle devaient être suivis médicalement pour "défauts de naissance". Bien que les journalistes locaux aient souvent communiqué sur la santé à Richland, ils sont passés à côté de ces chiffres, soumis pourtant chaque année au département de la Santé de l'État de Washington. Les médecins de General Electric ne les ont pas signalés non plus. Dans la ville atomique, les mauvaises nouvelles ne faisaient pas souvent l'actualité.

[...]

Au début du mois de décembre 1949, trois mois après le premier test atomique des Soviétiques, les scientifiques de Hanford, face à la panique de l'état-major américain et de l'AEC, ont pris le risque de mener une expérience (en collaboration avec l'armée de l'air américaine) prévoyant de traiter 1 tonne de combustible "vert" refroidi en seulement vingt jours et d'en suivre le rejet volontaire à travers le bassin du Columbia(3). Cette expérience, connue aujourd'hui sous le nom "Green Run" (green renvoyant au combustible "vert", et run au processus de traitement), était exactement le type d'opération hautement polluante contre laquelle Parker s'était élevé un an plus tôt. L'objectif de l'expérience n'est toujours pas totalement élucidé, mais, en 1988, un membre de l'équipe de Parker a déclaré à un journaliste qu'ils essayaient de trouver le moyen de mesurer la quantité d'isotopes radioactifs à courte durée de vie (l'iode 131 notamment) rejetée par le traitement d'une quantité donnée de combustible à peine refroidi (soupçonnant à raison les Soviétiques de procéder de la sorte). Si elle y parvenait, l'armée américaine serait en mesure, en contrôlant l'air aux frontières de l'URSS, d'estimer la quantité de plutonium fabriquée en Oural(4).

Évidemment, l'opération n'avait de vert que le nom : elle a plutôt libéré un panache de fumée jaune au-dessus d'un paysage brun roux et sous un ciel d'asphalte. Dès le départ, les choses ont mal tourné.
Les scientifiques pensaient que les gaz allaient contenir 4 000 curies d'iode radioactif, mais les appareils de mesure ont relevé 11 000 curies à la sortie des cheminées - une quantité phénoménale qui dépassait les plus hautes mesure jamais effectuées sur place. En outre, les équipes comptaient sur un temps stable et sec, mais, à en croire l'un de ses membres, la semaine a offert "les pires conditions météorologiques possibles(5)". Peu après le début de l'expérience, le vent s'est levé et a rabattu les effluents de la cheminée jusqu'au sol. Plus tard, la température a chuté de moitié, et la pluie a fait tomber de fortes concentrations d'iode radioactif sur les villes de Spokane et de Walla Walla. Les météorologues avaient tablé sur des conditions leur permettant de suivre les fumées radioactives le long d'une trajectoire donnée, mais les vents ont tourné, tourbillonné, stagné, avant de changer brusquement de direction. Les pilotes ont perdu la trace de "Green Run", avant de la retrouver à des endroits inattendus. À Kennewick, la végétation a montré des niveaux d'iode radioactif mille fois supérieurs à la limite autorisée(6). Mais les chercheurs n'étaient pas sûrs de leurs relevés, car leurs équipements, encrassés par la contamination, donnaient de fausses interprétations ou pas d'interprétation du tout. Contrairement aux pronostics, la majeure partie du nuage toxique est passée par le sud, au-dessus de Richland, là où vivaient les familles des scientifiques(7). L'activité radioactive qui tournoyait au-dessus de leur foyer a fait des chercheurs les premières victimes de leur périlleuse expérience. Il y avait néanmoins une bonne nouvelle : sous réserve de meilleures conditions météorologiques, les scientifiques estimaient avoir désormais la capacité de suivre les gaz des cheminées sur une distance d'au moins 1 000 kilomètres et donc, vraisemblablement, les résidus radioactifs soviétiques. En fait, l'essai a ouvert la voie à un nouveau genre de surveillance nucléaire. L'opération "Green Run" a été la première tentative des scientifiques de Hanford pour forer (métaphoriquement) à travers la Terre jusqu'à la ville close d'Ozersk [Maïak]. Ironie de l'histoire, la plupart des habitants de Richland et d'Ozersk n'avaient aucune idée de la quantité de plutonium produite par leurs usines, mais, de chaque côté, les scientifiques connaissaient parfaitement la production de leurs ennemis.

Dans les années qui ont suivi l'opération "Green Run", le niveau des doses d'exposition admissible a diminué, alors même que le volume des déchets radioactifs augmentait de façon spectaculaire : pendant la Seconde Guerre mondiale, l'usine avait rejeté un maximum de 400 curies par jour dans le fleuve Columbia; entre 1951 et 1953, les bassins de rétention y déversaient en moyenne 7 000 curies par jour ; en 1959, les rejets ont atteint un pic de 20 000 curies par jour
(8).


1) "Managers' databook", juin 1949, et "Community data book", 1952, JPT, acc. 5433-001, box 25 ; Ralph R. Sachs, MD, "Study of « atomiccity »", Journal of the American Medical Association, 154(1), 1954, p. 44-49.
2) Où l'on retrouve ce que les scientifiques appellent l'"effet du travailleur sain" (Jan-Olov Liljenzin, Jan Rydbert & Gregory Choppin, Radiochemistry and Nuclear Chemistry, Butterworth-Heinemann, Oxford, 2002, p. 496).
3) J. W. Healy, "Dissolving of twenty day metal at Hanford", 1" mai 1950, DoE Opennet.
4) Karen Dom Steele, "Hanford's bitter legacy", Bulletin of the Atomic Scientists, janvier-février 1988, p. 20 ; Daniel Grossman, "A policy history of Hanford's atmospheric releases", thèse de doctorat, Massachusetts Institute of Technology (MIT), 1994.
5) J. W. Healy, "Dissolving of twenty day metal at Hanford", arch. citée ; J. M. Findlay & B. W. Hevly, Atomic Frontier Days, op. cit., p. 57-58.
6) M. S. Gerber, "A brief history of the T plant facility at the Hanford site", arch, citée, p. 32.
7) Ibid., p. 40, 41-56, 65, 68 et 70
8) M. S. Gerber, On the Home Front, op. cit., p. 125.

 

 

 

 

Le Monde, 14/7/90:

Des produits radioactifs ont été libérés volontairement par une usine américaine de plutonium

A la fin des années quarante, une usine américaine de fabrication de plutonium (Hanford, état de Washington) a libéré dans la nature, notamment sous forme d'iode, des produits radioactifs. Les habitants s'en doutaient depuis longtemps, mais les chiffres publiés surprennent par leur énormité. Selon l'étude réalisée par un groupe de scientifiques, 13 500 personnes habitant dans les districts situés sous le vent de l'usine, répartis sur les Etats de Washington et de l'Oregon, ont pu recevoir des doses supérieures à 33 rads (les normes sanitaires fixent 1 rad par an pour les personnes travaillant dans une centrale nucléaire et à 5 rads par an pour celles employées dans les usines atomiques).

Les quantités absorbées par les nourrissons ont été plus élevées que pour les adultes, du fait de la concentration dans le lait des vaches.

Selon l'étude, un petit groupe d'une douzaine de nourrissons auraient ainsi reçu pas moins de 2 900 rads (à peu près deux fois ce qu'ont reçu les habitants des environs de la centrale ukrainienne de Tchernobyl), tandis que 1200 autres auraient reçu des doses comprises entre 15 et 650 rads [il s'agit de dose à la thyroïde]. L'étude ne donne pas de chiffres sur l'ampleur des pathologies induites.

Ce n'est pas la première fois qu'on peut constater aux Etats-Unis une indifférence stupéfiante aux risques nucléaires encourus par les populations. C'est ainsi que les indiens Navajos (et les Blancs) employés à l'extraction d'uranium dans le Nouveau Mexique l'ont fait dans des conditions extrêmement dangereuses.

L'affaire de Hanford est particulièrement choquante, d'abord parce que le taux des radiations émises atteint des valeurs qu'aucun autre site nucléaire américain n'a connu, pas même les réglons situées sous le vent des polygones d'essais atomiques. "Ensuite, et surtout, parce qu'une partie importante des substances radioactives présentes dans l'environnement a été libérée volontairement à partir de l'usine de production de plutonium, pour tester des instruments de détection..."

Jan Krauze

 

 

lnternational Herald Tribune, 14/7/90:

Dans un article on apprend que la populations soumise aux rejets radioactifs aux alentours de Hanford constitue 10 % de la population des dix comtés concernés. L'étude publiée ne constitue que la première partie d'une analyse qui s'est étendue sur cinq ans. Elle a été financée par le Department of Energy. Elle montre clairement que des centaines de milliers d'habitants de l'est de l'état de Washington, de l'Oregon et de l'Idaho, ont été exposés pendant un quart de siècle à de fortes radiations, qui ont contaminé l'air, mais aussi l'eau et les sols.

Il n'existe aucune autre population au monde qui ait été soumise pendant si longtemps à de telles doses [sauf en ex-URSS].

Le gouvernement américain a secrètement autorise entre fin 1944 et décembre 1947 le relâché de 400 000 curies d'iode radioactif dans cette région. C'est 26 000 fois ce que l'accident de Three Mile Island a dégagé. Un nombre indéterminé d'enfants a reçu jusqu'à 2 900 rads sur la thyroïde. Le groupe d'étude a déclaré que les dégagements radioactifs avaient à peu près cessé et qu'il n'y avait plus de danger de ce côté pour les habitants.

 

 

Voir en France: Bruyeres-le-Chatel ou la fuite volontaire