Extrait de Tchernobyl par la preuve,
Kate Brown, Acte Sud, 2021:
Youri Izraél a dû prendre une décision difficile. À la tête du puissant Comité d'État d'hydrométéorologie de l'URSS et de la Commission de liquidation, il avait pour mission de traquer la radioactivité portée par les fumées du réacteur de Tchernobyl et de s'en occuper. Près de quarante-huit heures après l'accidenr, l'un de ses collaborateurs lui a remis une carte grossièrement dessinée. Sur celle-ci, on voyait une flèche tirée du nord-est de la centrale s'élargir rapidement pour devenir une masse d'air de plus de 15 kilomètres de large traversant la Biélorussie en direction de la mère patrie(1). Si cette agrégation de nuages radioactifs atteignait Moscou, où un front orageux se formait, des millions de personnes risquaient d'en être victimes.
La décision d'Izraël s'est imposée d'elle-même : faire pleuvoir.
Le 27 avril, dans un aéroport militaire de Moscou, l'ordre a été donné de disperser de l'iodure d'argent dans l'atmosphère grâce à des fusées d'artillerie. Des pilotes ont grimpé dans le cockpit de leurs bombardiers TU-16 et il ne leur a fallu qu'une petite heure pour survoler Tchernobyl et le réacteur en flammes. Les Tupolev ont effectué le tour de la zone sur un rayon de dix kilomètres, puis, en fonction de la météo, ont prolongé leur vol de 30, 70, voire 100 kilomètres, pourchassant les volutes sombres des nuages radioactifs. Lorsqu'ils atteignaient l'une d'elles, ils y arguaient leurs jets d'iodure d'argent et déclenchaient la pluie.
L'ensemencement des nuages n'était pas
inhabituel pour les pilotes de l'Armée rouge. Les scientifiques
soviétiques avaient commencé à travailler
sur la manipulation météorologique en 1941. Au début
des années 1950, ils avaient fondé un institut dédié
à la "physique des nuages". Comme leurs rivaux
américains, les généraux soviétiques
rêvaient de pouvoir agir sur la météo pour
à la fois gagner des batailles et nourrir les populations(2). Mais ce type d'opération avait de nombreuses
autres applications. Les Tupolev TU-16 étaient entrés
pour la première fois en service pour dégager le
ciel moscovite des nuages qui menaçaient les Jeux olympiques
d'été de 1980. (Les athlètes américains
n'en avaient pas profité puisqu'ils boycottaient l'événement).
Quand les grandes fêtes soviétiques du 1er Mai et
du 7 Novembre étaient menacées par les pluies printanières
et automnales de Russie, des pilotes étaient chargés
de chasser les orages qui se formaient au-dessus des tribunes
d'où les dirigeants regarderaient défiler les travailleurs
et les soldats socialistes. En hiver, les autorités de
la capitale manipulaient les nuages pour réduire les coûts
de déneigement. Les aéroports soviétiques
se débarrassaient ainsi des brouillards pour faciliter
les atterrissages(3).
Dans la ville endormie de Narowlia, en Biélorussie, à
48 kilomètres au nord de Tchernobyl, des villageois se
souviennent d'avoir vu passer des avions aux étranges traînées
de condensation jaunes et grises qui quadrillaient un ciel d'airain(4). Le 27 avril, à 16 heures, des vents puissants
se sont levés et ont remué les sombres forêts
de pins qui entouraient la ville. Les cumulus se sont multipliés
au-dessus des champs labourés de la vaste plaine. L'iodure
d'argent a attiré l'humidité et s'est lié
à d'autres gouttelettes gorgées d'eau. Les nuages
ensemencés ont continué de s'amonceler dans le ciel,
formant des montagnes escarpées de vapeur. À 20
heures, l'orage a éclaté et des torrents de pluie
sont tombés. Les précipitations n'ont cessé
qu'à 6 heures du matin. Les villes biélorusses de
Khoïniki et Braguine ont connu les mêmes intempéries,
mais la ville de Gomel, qui comptait un demi-million d'habitants,
a largement été épargnée. En tombant,
les gouttes de pluie capturaient la poussière radioactive
qui flottait à 200 mètres au-dessus du sol et l'y
redéposaient(5). Les pilotes ont
alors suivi la lente masse gazeuse chargée de déchets
radioactifs au-delà de Gomel, jusque dans la province voisine
de Moguilev, au-dessus de laquelle ils ont de nouveau fait pleuvoir(6). Là où les pilotes dispersaient de l'iodure
d'argent, les gouttes de pluie qui tombaient contenaient généralement
un mélange toxique d'une douzaine d'éléments
radioactifs et de métaux lourds qui avaient servi à
étouffer l'incendie du réacteur.
Il est toujours risqué de modifier la
météo, car beaucoup de choses peuvent mal tourner.
Mais, cette fois, tout s'est bien passé. Aucune pluie ne
s'est abattue sur les grandes villes russes de Moscou, Voronej
et Iaroslavl.
En 2007, Alexandre Grushin, le commandant de la brigade Cyclone-N
de l'armée de l'air, serait décoré par Vladimir
Poutine pour avoir contribué à sauver des vies russes
après Tchernobyl. Cette reconnaissance lui permettrait
de parler enfin librement de sa mission, jusqu'alors tenue secrète
: "Note étions jeunes, déclarerait-il à
un journaliste, et nous ne pensions pas aux radiations. Nous ne
savions pas comment interpréter les doses que nous recevions."
Ce n'est qu'après un atterrissage sur le tarmac d'un aéroport
d'Ukraine qu'il avait commencé à s'en inquiéter
: "Des hommes équipés de compteur Geiger et
en combinaison de protection se sont approchés de notre
avion. Ils ont regardé leurs aiguilles et d'un seul coup,
comme sur ordre, ont fait demitour et ont déguerpi. Je
n'ai jamais vu personne courir aussi vite." Au cours de leurs
missions, les pilotes avaient reçu des doses très
élevées de radioactivité, qui avaient ravagé
leur appareil digestif et causé des lésions tissulaires
dans leurs organes vitaux et sur les extrémités
exposées de leur corps. En 2007, Grushin marchait avec
des béquilles. Un de ses hommes avait eu les jambes amputées,
et cinq autres l'estomac partiellement réséqué.
Beaucoup des membres de son équipe étaient devenus
invalides(7).
Voir le reportage (en 2007) de la BBC.
L'Ukraine aussi avait été survolée,
mais cette fois pour imposer le beau temps. Des pilotes civils
du Comité d'État d'hydrométéorologie
s'étaient empressés de dissiper les nuages de pluie
qui s'approchaient de la Zone d'exclusion. Ils craignaient en
effet que de violents orages d'été ne viennent gonfler
les eaux de la rivière Pripiat, un affluent du Dniepr,
ce grand fleuve qui traverse l'Ukraine du nord au sud et constitue
la principale source d'eau douce du pays(8).
Au cours de leurs survols hebdomadaires, de mai à juin,
puis de septembre à décembre, les pilotes ukrainiens
avaient lâché neuf tonnes de ciment 600 (un mélange
de ciment et de réactifs) qui avaient fait s'évaporer
l'humidité des nuages sur un rayon de 80 kilomètres
autour de l'usines(9). Ainsi les opérations
en Biélorussie et en Ukraine avaient-elles eu des résultats
contraires : pendant l'été et l'automne 1986, certaines
régions de Biélorussie avaient été
systématiquement inondées, quand certaines régions
d'Ukraine avaient connu cinq mois de sécheresse ininterrompue(10).
Il n'y avait donc pas eu de pluie radioactive à Moscou,
et l'Ukraine avait été relativement épargnée.
Si l'opération Cyclone-N n'avait pas été
tenue top secret, les journaux auraient titré : "Avec
l'appui d'une technologie de pointe, des scientifiques sauvent
la Russie et l'Ukraine de la catastrophe !" Pourtant, comme
le clame la sagesse populaire, ce qui monte doit descendre : la
pluie qui n'était pas tombée sur l'Ukraine, portée
par les vents dominants du Nord et de l'Est, avait migré
vers la Biélorussie, où les étés sont
généralement plus frais et plus humides.
Personne n'avait dit aux Biélorusses
que la moitié sud de leur république avait été
sacrifiée pour protéger les villes russes et ukrainiennes.
Plusieurs centaines de milliers de Biélorusses vivaient
sur le trajet des faiseurs de pluie. En effet, pour décider
des zones à évacuer après l'accident, les
commissaires, à Moscou, avaient suivi la logique des cartes
des cibles potentielles d'attaque nucléaire. Ils avaient
tracé un cercle d'un rayon de 30 kilomètres autour
de la centrale et vidé la zone de ses habitants(11) : 90 000 Ukrainiens avaient ainsi été
déplacés, contre seulement 20 000 Biélorusses,
dont le pays avait été beaucoup plus contaminé.
Les dirigeants soviétiques
n'ont pas évacué les habitants des "territoires
les plus contaminée(12)" - c'est un mythe. Les populations de la province de Moguilev, à
400 kilomètres de Tchernobyl, avaient été
les plus exposées, mais personne n'avait informé
les dirigeants de cette ville que des pilotes recouvraient leur
territoire d'un manteau de retombées radioactives(13). Aucun soldat ne s'était présenté
pour une quelconque évacuation et personne n'avait été
déplacé. Izraël avait gardé secrètes
les cartes montrant les plans de vol et la soigneuse planification
de cet "épandage" des radiations.
Toutefois, certains secrets sont difficiles à garder. Le
28 avril, le physicien biélorusse Vassili B. Nesterenko (1934-2008) s'était présenté dans le
bureau de Nikolaï N. Sliounkov, le chef du Parti communiste
biélorusse. Nesterenko se demandait pourquoi les dosimètres
de son institut de recherche nucléaire devenaient fous.
Son interlocuteur, qui n'en savait rien, avait téléphoné
au chef du Parti communiste ukrainien, Volodymyr Chtcherbitski,
à Kiev, qui lui avait appris que la centrale nucléaire
de Tchernobyl, à trois kilomètres de la frontière
biélorusse, était en feu, et que les autorités
de Moscou s'étaient réunies pour en parler. Après
avoir raccroché, Sliounkov avait explosé : "Ils
se disent nos voisins et ne prennent même pas la peine de
nous prévenir ! Tout le monde se contente de sauver sa
peau(14)."
Sliounkov avait alors demandé à Nesterenko de mettre sur pied une "brigade opérationnelle" et de se rendre dans le Sud pour observer la situation. L'équipe du physicien avait commencé par dresser une carte des zones contaminées par la radioactivité. Selon ses estimations, entre le 27 avril et le 5 mai, dans les trois régions limitrophes de la centrale, la radioactivité de l'air à un mètre du sol avait été de 350-4 000 microSv/h(15). À l'époque, la dose acceptable pour un adulte travaillant dans le nucléaire était de 28 microSv/h [en cas d'accident]. Avant Tchernobyl, la dose maximale recommandée pour les adultes et les enfants était encore plus faibles(16). Les chiffres avancés par les Biélorusses étaient mille fois trop élevés.
À Moscou, une commission réunissait tous les jours des dirigeants russes et ukrainiens, mais aucune instance biélorusse n'y était conviée(17). Une équipe de dosimétristes biélorusses s'était donc rendue dans le Sud de leur pays pour prendre des mesures dans les zones proches du site de Tchernobyl. Il leur avait fallu une semaine pour constater que la contamination avait gagné la lointaine province de Moguilev, au-dessus de laquelle l'aviation soviétique avait essoré les nuages(18).
Nesterenko avait alors estimé
qu'en Biélorussie les habitants qui avaient été
en contact durant dix jours avec les retombées radioactives
avaient reçu des doses de 500 à 1 500 mSy - d'où
les vertiges, les signes d'affaiblissement et d'apparition du
syndrome d'irradiation(19). Ces doses étaient suffisantes
pour provoquer également des nausées, des vomissements,
des changements dans la formule sanguine et accroître la
sensibilité aux infections. C'étaient les mêmes
personnes qui, bientôt, assiégeraient les cliniques
locales et monteraient à bord des trains en direction des
hôpitaux de Moscou. Nesterenko avait
averti Sliounkov: "De nombreux habitants ont besoin de recevoir
des soins. Et nous devons élargir la Zone d'exclusion en
portant son rayon à 50 ou 70 kilomètres(20)." Trois semaines après l'accident, le
réacteur continuait à rejeter avec force les principaux
radionucléides émis lors de l'accident : l'iode
radioactif et le césium 137. En quelques semaines, les
habitants avaient reçu plus de radioactivité qu'il
n'est recommandé aujourd'hui d'en recevoir en un ans(18). Plusieurs centaines de milliers de personnes vivaient
dans ce territoire hautement contaminé(21).
Les villageois de la province de Gomel s'étaient regroupés
pour écrire à leurs dirigeants. Dans leurs tristes
missives, les plaignants, dont le niveau d'instruction ne dépassait
généralement pas celui du collège, avaient
donné aux autorités biélorusses des informations
que Moscou n'avait pas daigné partager. Plusieurs centaines
de femmes y témoignaient que leurs maris et leurs enfants
adolescents avaient été envoyés contre leur
gré dans les champs des zones évacuées. "Ils
[les patrons] minimisent l'importance des niveaux de rayonnement.
Ils les ont obligés à travailler dans des endroits
où la radioactivité était de 3 500 microSv/h."
À ce niveau d'exposition, les agriculteurs avaient reçu
chaque heure une dose trois fois supérieure à la
dose annuelle maximale actuellement recommandée. Et de
poursuivre : "L'armée nous dit que la zone d'évacuation
doit s'étendre sur 80 kilomètres. Pourquoi ne nous
a-t-on pas donné la possibilité de partir ? Nous,
habitants des régions de Braguine, de Khoïniki et
de Narowlia, nous sommes condamnés à disparaître.
Sauvez-nous ! Ne nous laissez pas dans cette zone pour servir
de cobaye à une étude médicale(22)."
Ces voix, dont l'histoire a à peine retenu le murmure,
ont quelque chose d'obsédant. Elles avaient, dès
les premiers jours, alerté sur un problème qui deviendrait
disproportionné dans les années à venir.
Conscient du danger, Nesterenko avait adressé un courrier
urgent à Sliounkov lui recommandant de faire distribuer
des comprimés d'iode, surveiller la nourriture, cesser
les activités agricoles et d'indiquer à la population
les consignes de sécurité(23).
Au lieu de s'y employer, le leader biélorusse, manifestement
en désaccord avec le scientifique sur le caractère
urgent de la situation et pour prévenir toute panique,
avait ordonné la confiscation des dosimètres des
instituts de recherche biélorusses(24).
Les scientifiques ne devaient rien tenter, juste attendre les
ordres(25). Mais Sliounkov aurait dû
savoir qu'il était dangereux de compter sur Moscou...
Notes:
1) "Y. Izraël au TsK KPSS", 27 avril 1986, in V. I. Adamushko et al. (dir.), Chernobyl': 20 let spustia, NARB, Minsk, 2006, p. 27-29.
2) "Observatoire central d'aérologie, département de physique des nuages et de modification météorologique", www.cao-rhms.ru/OFAV/hist_of_dep/hist_of dep_AktVoz.html (consulté le 17 septembre 2017).
3) Oleg Makarov, "Bitva s oblakami: razgon oblakov", Populiarnaïa mekhanika, 21 avril 2009.
4). Playing with the Weather, documentaire de la BBC, 2007.
5). "Progress Report", mars-septembre 1994, Chernobyl Studies Project, Working Group 7.0, DoE, UCRUID-110062-94-6, annexe E.
6). "Information", 1986, NARB, 1088/1/989, p. 64.
7). Igor Elkov, "Chernobyl'skii tsiklon", Rossiiskaïa gazeta, 21 avril 2006.
8) Entretien d'Olha Martynyuk (historienne à l'Université technique d'Ukraine, mon assistante lors de mes recherches en Ukraine) avec Boris Leskov (membre de l'Institut d'hydrométéorologie), 3 novembre 2017, Kiev.
9) Albert A. Chernikov, "Works on precipitation modification in the area of ChAES", Moscow-Chernobyliu, vol. 1, Moscou, Voeenizdat, 1998, p. 479=483; "Lettre au député du peuple de la république socialiste soviétique d'Ukraine [UkSSR] A. A. Dron'", 28 avril 1990, TsDAVO, 324/17/5328, p. 98-104.
10) Les vols consistant à "empêcher les précipitations" ont eu lieu dans les provinces ukrainiennes de Kiev, Jytomyr, Tchernihiv et Tcherkassy. "Note de synthèse", 1er août 1986, TsDAVO, 27/22/7701, p. 316-331 ; "Note n° 8095", 9 octobre 1986, HDA SBU, 68/483, p. 23.
11) "Sur la réorganisation et les changements", 19 mai et 13 juin 1986, NARB, 1088/1/986, p. 214-218.12) "Dlia uskoreniia lilcvidatsii", Tribuna energetika, 13, 15 novembre 1989, p. 1.
13) "Sur le processus de liquidation", 10 juin 1986, Archives d'État des organisations civiques de l'oblast de Moguilev (GA00M0), 9/181; "Directive du conseil du comité de district", 4 juillet 1986, Archives de Kritchev (AK), 3/4/1503, p. 80-83. Pour les mesures, cf. "No 1353", 19 septembre 1986, papiers Nesterenko, NANB
14) Denis Martinovich, "Nam dolbili, kak diady : « Tollo by ne bylo panild »", http://news.tut.by/society/493766.html (consulté le 22 juin 2018). Sur le retard dans la transmission des rapports aux dirigeants biélorusses, cf. "Note-rapport", 1989, NARB, 7/10/1938, p. 40-55.
15) "Déclaration", 9 octobre 1986, papiers Nesterenko, NANB.
16) "N° 899", 23 juin 1986, papiers Nesterenko, NANB.
17) Le premier document biélorusse sur l'accident est "Extrait du protocole n° 8", 28 avril 1986, NARB, 1088/1/1002, p. 59-61. Les responsables locaux de la défense civile ont détecté pour la première fois des radiations le 27 avril à 20 heures ("Protocole n° 5", 19 juin 1986, in V. I. Adamushko et al (dir.), Chernobyl', op. cit., p. 29-30 et 42-45).
18) Sur les premiers ordres, cf. "Progrès dans la mise en oeuvre", 2 juillet 1986, GAOOMO, 9/184/55, p. 1-5 ; "Progrès dans la liquidation", 10 juin 1986, NARB, 411/366, p. 157-158. Sur la reconnaissance du retard dans la réaction, cf. "Sur la réorganisation et les changements", 19 mai et 13 juin 1986, NARB, 1088/1/986, p. 214-218. Sur le manque d'expertise en Biélorussie, cf. "Protocole n° 8", 27 août 1987, NARB, 1088/1/1002, p. 59-61 ; "Note sur la protection de l'environnement, république socialiste soviétique de Biélorussie [BSSR)", 13 avril 1989, NARB, 83/1/767, p. 116-118.
19) "Déclaration du Centre national de mesure des radiations", 9 octobre 1986, papiers Nesterenko, NANB. Pour la confirmation rétrospective des doses, cf. "A. I. Vorobiev à B. I. Chtcherbina", 12 juin 1989, Archives d'État de l'oblast de Gomel (GAGO), 1174/8/2215, p. 24-27. Sur les mesures prises, cf. "Procès-verbal de la réunion de la commission inter-districts", 25 février 1993, NARB, 507/1/39, p. 1-5.20) "N° 621, Nesterenko à Sliounkov, N. N.", 7 mai 1986, papiers Nesterenko, NANB.
21) On a enregistré 54 mSv/h à Braguine et 3,2 mSv/h à Chernev. Aucune des deux villes n'a été évacuée ("N° 899", 23 juin 1986, papiers Nesterenko, NANB).
22) "N° 609/Données", 21 juin 1986, "N° 900", 21 juin 1986, "Procès-verbal de la réunion", 15 septembre 1986, "N° 1353", 19 septembre 1986, "N° 1504/Dossier n° 54", 27 octobre 1986, et "N° 1354/Dossier ss.09.86/ n° 54", 22 septembre 1986, papiers Nesterenko, NANB.
23). "Les habitants des régions de Braguine, de Khoïniki et de Narowlia", 11 mai 1986, NARB, 4P/156/238, p. 104.
24) "No 588", lettre de Nesterenko adressée à N. N. Sliounkov, 30 avril 1986, et "Au vice-président du Conseil des ministres de la république socialiste soviétique de Biélorussie [SM BSSR] Petrov", 29 mai 1986, papiers Nesterenko, NANB.
25). A. I. Vorobiev, Do i posle Chernobylia, op. cit., p. 143.
Extrait de: Dans les coulisses de Tchernobyl, Yves Lenoir, 2025:
Le 23 avril 2007, le quotidien britannique Daily Telegraph dévoila l'utilisation des bombardiers stratégiques Tu 16RR de l'escadron Tsiklon, spécialement équipés de 940 tubes lance-rockets de 50 mm tirant des cartouches explosives d'iodure d'argent(1), pour purger les panaches de Tchernobyl de leur contenu radioactif. [...] Cette unité de l'aviation militaire stratégique était commandée par le Général Aleksey Yevgenyevich Grushin, qui participa personnellement à huit des douze vols effectués par son escadron autour de Tchernobyl et au-dessus de la Biélorussie au sein des nuages radioactifs à rabattre au sol. Le danger auquel les équipages ont été exposés était considérable. On peut en imaginer le niveau par l'épisode divulgué en 2024 par Igor Yelkov dans les pages de la revue Rosiyskaya Gazeta : en avril 1987, un des avions de l'escadron s'était posé sur l'aérodrome de Belaya Tserkov, situé à environ 100 km au sud de Kiev. Les agents chargés du contrôle radiologique des bagages (armes de service, parachutes, etc.) de l'équipage, dont faisait partie Aleksey Grushin, prirent la fuite à la lecture de leurs instruments... et l'hôtel commença par refuser d'accueillir les arrivants, avant de se raviser et de leur allouer une aile du bâtiment vidée de ses occupants ! Cependant, dès 1990, une rumeur courait que Yury Izrael aurait ordonné de « confiner » les nuages radioactifs de Tchernobyl au-dessus de l'est de la Biélorussie pour prévenir un changement de direction du vent vers Moscou. On y reviendra, car cet argument reste reçu cinq sur cinq par tous les commentateurs et historiens, alors qu'il ne résiste pas une minute à une analyse en termes de schéma de circulation atmosphérique. On peut constater que tout a été entrepris pour étouffer cette rumeur, avec succès.
Le secret sur le volet aérien de la bataille de Tchernobyl a donc été soigneusement préservé durant de longues années. Ce n'est qu'après l'article du Daily Telegraph que des études plus approfondies furent publiées dans l'ex-URSS, rassemblant les témoignages d'habitants des zones touchées par des pluies noires (le carbone imbrûlé mêlé aux résidus radioactifs) après le survol d'avions à réaction, mais aussi de pilotes et de Grushin soi-même. Cependant les autorités qui avaient ordonné la mise en oeuvre de ces moyens dès le deuxième jour, Yury Izrael avec l'accord du Premier secrétaire Mikhail Gorbachov, et le chef d'état-major des forces aériennes stratégiques, n'ont jamais répondu de cette décision(2). Ce qui s'était avéré nécessaire restait inavouable vu les conséquences funestes dont avaient souffert et souffraient encore des centaines de milliers d'habitants des régions agricoles sacrifiées, au delà de la zone d'exclusion de Tchernobyl.
Alors, une fois les faits connus et fort mal
reçus par l'opinion comme en attestent des titres de presse,
comme The Politization of Chernobyl in Belarus et Les
pluies meurtrières de Tchernobyl, comment le Kremlin a
tué des Biélorusses, il a fallu inventer une
justification d'ordre supérieur (qui élude cependant
soigneusement le maintien dans l'ignorance des populations sacrifiées).
Poutin à la manoeuvre, en 2007. Tous les responsables savent
depuis longtemps que la capitale de la Russie n'a jamais été
menacée par un quelconque des panaches radioactifs de Tchernobyl.
Mais il est de première importance que cette légende
s'enracine dans la mémoire de la catastrophe. Car Moscou
est le tabernacle sacré de la Sainte Russie. Comment faire
tout implicitement passer le message ? L'homme est malin : le
28 avril, il convoque Grushin et dix-sept officiers engagés
dans les purges radioactives au Quartier général
de l'aviation à longue portée pour leur remettre
en grande pompe une prestigieuse décoration religieuse
: l'Ordre orthodoxe du Prince Dmitry Donskoi(3)
! ...
[La suite sur le Blog d'Yves Lenoire: https://blogs.mediapart.fr/yves-lenoir/blog/050422/le-controle-des-retombees-radioactives-de-laccident-de-tchernobyl]
Notes:
1) Chaque cartouche créait un « trou » de l'ordre d'un km de diamètre dans un nuage radioactif chargé d'humidité. Le procédé avait fait la preuve de son efficacité à de multiples reprises lorsqu'il s'était agi de garantir un ciel clair au-dessus de Moscou lors des parades sur la Place Rouge.
2) Quelques larbins sans moralité, comme Grigory Kruchenitsa (Directeur à l'Observatoire aérologique de Moscou... sous l'autorité de Yury Izrael) ont tenté sans succès de réfuter la possibilité de stopper la propagation de la radioactivité en provoquant la pluie (Cf. <https://www.svaboda.org/a/29988194.html>).
3) Célèbre pour sa victoire contre les armées mongoles en 1380 sur le Don, le Prince Dmitri est considéré comme un des sauveurs de la Russie et de la foi orthodoxe. L'homme, réputé avoir été un modèle de piété et de vertu, a été canonisé en 1988 par le Patriarche de Moscou.