Souvenirs du 6 août
Ce matin-là, depuis 5 heures et demie environ, je travaillais,
avec les membres du tonarigumi, sur un chantier de démolition
préventive. Ce chantier, situé à cinquante
mètres de chez nous du côté ouest de l'avenue
du tram, comptait une douzaine de maisons adjacentes à
l'arsenal. L'opération se déroulait de la manière
suivante : les soldats arrivaient, sciaient le pilier central
par le milieu et, en tirant sur une corde qu'ils y attachaient,
ils abattaient la maison. Le travail devait donc commencer par
le déblayage des tuiles sous lesquelles la maison était
aplatie.
Malgré l'heure encore matinale, le soleil tapait déjà.
Au bout de deux heures, nous fîmes une pause. Certains en
profitèrent soit pour aller chercher des outils nécessaires,
soit pour aller se débarbouiller à l'eau fraîche
; quant à ma femme Yayoko, qui travaillait également
là, elle rentra allaiter le petit qu'elle portait sur son
dos. Ce fut au moment où, me demandant comment on allait
se débarrasser de toutes ces tuiles qui restaient, je m'éloignai
de deux ou trois pas du toit...
Pika ! Un formidable éclair d'un blanc jaunâtre et
- Shaaahhh - un violent fracas (celui que ferait une tôle
tirée du milieu d'une pile) m'emportent dans leur souffle.
Puis un trou noir qui dure un bon moment. « Ça y
est ! On a été bombardés ! » me dis-je
et, conformément à ce qu'on nous a appris au cours
des exercices, je me mets à plat ventre en me protégeant
les yeux, le nez et les oreilles. Des pierres et des débris
de bois pleuvent sur mon dos. Je relève un peu la tête.
Tout est plongé dans l'obscurité d'une fumée
noire. Il règne un calme étonnant.
Je risque un second coup d'oeil. Je vois à un mètre
environ. J'ai été projeté sur l'avenue du
tram, un bond de six mètres. J'essaye de bouger. Pas de
blessure, semble-t-il. Brusquement, un cri d'enfant. C'est vrai
! Ma fille Hisako jouait près de nous. Je me précipite
instinctivement dans la direction des cris. Elle passe à
ma portée. Je la prends sous mon bras. Le visage noir de
poussière, elle saigne de la bouche et du nez. Dans cette
demi-obscurité, je me dirige vers notre maison. Sur l'avenue
du tram, un fouillis de poteaux, de fils électriques et
de caténaires jonchent la chaussée. Les maisons
du côté est, ayant perdu leurs murs de terre, ne
sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. La plupart sont à
moitié détruites. Des gens errent, muets. J'arrive
chez nous. La maison est à moitié détruite.
Impossible d'y entrer. Le voisin, M. Yamamoto, sortant nu de la
citerne d'incendie me dit qu'« on y a eu droit ».
Moi, à pleins poumons : «Yayoko ! » J'appelle
ma femme mais pas de réponse. En désespoir de cause,
je fais le tour par derrière, côté jardin
Shukkeien (nous en avions fait notre issue de secours). «Yayoko
! Yayoko ! » Mais toujours pas de réponse. Portant
toujours ma fille, j'essaye encore une fois d'entrer dans notre
maison et voilà qu'en sort ma femme, avec dans ses bras
le petit Mamoru couvert de sang. Hisako et Mamoru regardent tour
à tour le visage de leurs parents, trop terrorisés
pour pleurer.
J'étais rassuré de voir toute la famille réunie.
Comme je demandais à ma femme s'il y avait des médicaments,
elle me répondit qu'elle n'en savait rien. J'entrai donc
à l'intérieur pour chercher la trousse de secours.
Tout était couvert de gravats, impossible de retrouver
l'équipement de protection antiaérienne ni la trousse.
Les armoires soutenaient le plafond de la grande pièce
du fond qui s'était effondré. Armoires et tiroirs
sont ouverts, tout est plein de poussière. J'eus beau chercher,
pas de médicaments. Je finis par renoncer et sortis par
derrière. Là je tombai sur cinq ou six personnes
qui avaient travaillé sur le chantier en train de se concerter
sur le moyen de trouver un refuge au plus vite. La fille aînée
de notre voisin, M. Yamamoto, avait une vilaine blessure au flanc.
Une enfant d'à peine trois ans : pourvu qu'on arrive à
la sauver ! En tout cas, il fallait des médicaments.
J'entrai au hasard dans un abri antiaérien. En voilà
! En voilà ! Une trousse de premiers secours. C'était
celle que j'avais emportée au cours de l'alerte de la veille.
Pour les enfants et les voisins, mercurochrome et pansements ;
et il y avait aussi M. Sakamoto portant sur son dos un enfant
de trois ans très grièvement blessé. Je lui
fis une piqûre de camphre.
« Monsieur Shimpo ! » Un voisin m'appelle. Sous les
décombres de sa maison effondrée on ne voit que
le visage de sa femme implorant de l'aide. Pendant qu'on essaye
de la dégager en déplaçant les poutres, elle
supplie d'une voix faible : « Ne vous occupez pas de moi
niais sauvez mon petit, là-dessous ! » Sous la poutre
principale, on aperçoit un garçonnet de deux ans,
la poitrine écrasée, mort. Et elle, qui n'en sait
encore rien, demande qu'on ne s'occupe pas d'elle pour sauver
son fils ! Qu'il est émouvant le cri de l'amour maternel
! A trois, nous essayons du moins de dégager la mère,
mais les poutres refusent de bouger. Je sors sur l'avenue pour
chercher du renfort.
Une foule se dirigeait vers le nord. Impossible de demander de
l'aide à des gens dans cet état. Tous étaient
grièvement blessés. « L'hôpital Teijin,
c'est par là ? » Ceux qui me demandaient cela étaient
à demi nus, vêtus de haillons, couverts de brûlures
et de sang : oui, tous de grands blessés. Ce qui leur restait
de cheveux n'est qu'une tignasse hérissée. A cause
des brûlures, ils tenaient leurs bras levés à
mi-corps, incapables de les faire bouger. Spectacle terrifiant.
En voyant ce défilé, quêtant du secours d'hôpital
en hôpital, se déplacer sur fond de maisons détruites
et de fils électriques arrachés, je me dis que ce
monde était devenu l'enfer.
Il ne me restait plus qu'à retourner d'où je venais.
Comme il semblait que la voisine allait pouvoir être dégagée,
je décidai de rentrer chez moi pour l'instant. Les deux
enfants étaient blottis contre leur mère, sans une
larme. Le dos de ma femme était en sang et ses vêtements
en lambeaux.
Avant que ne tombe la bombe incendiaire suivante, on décida,
entre voisins, de se mettre au plus vite en quête d'un abri
sûr. Le feu avait pris à trois cents mètres
plus au sud. Nous n'échapperions pas à l'incendie.
La solution adoptée fut de se réfugier immédiatement
sur les berges derrière le jardin Shukkeien. Dans le jardin,
partout, des arbres renversés par le souffle de l'explosion
gênaient le passage.
Arrivés à un endroit qui nous sembla favorable,
nous tombâmes sur une centaine de réfugiés
qui avaient eu la même idée que nous. Nous avions
décidé que lorsqu'on nous aurait attribué
notre place, je retournerais chez nous pour y prendre quelques
meubles, mais il fallut renoncer à ce projet.
Hisako semblait beaucoup souffrir de ses brûlures. Je lui
refis un badigeon de mercurochrome et comme sa respiration se
faisait difficile, je la piquai au camphre. C'est tout ce que
je pouvais faire pour elle. Le nombre de réfugiés
ne cessait d'augmenter. Parmi eux, beaucoup de soldats grièvement
brûlés. Sous le flot des arrivants, ceux qui se trouvaient
au bord de l'eau y furent poussés. La même chose
avait dû se produire en amont : le courant charriait beaucoup
de cadavres.
A trois cents mètres d'ici, en amont, se trouvait le pont
Tokiwa-bashi et à cent mètres plus haut, le pont
du chemin de fer. A l'extrémité est de ce pont,
un train de marchandises avait déraillé par le souffle
de l'explosion et le feu se propageait à partir de la locomotive.
A l'extrémité du pont Tokiwa-bashi, le feu avait
pris dans le garage des pompiers. De l'autre côté
de la rivière aussi, le feu gagnait un peu partout. Il
devait être 2 heures de l'après-midi. Un vrombissement
de B29 se fit entendre dans le ciel. Ce fut à ce moment
précis : toutes les maisons aux alentours du jardin Sanjuen
prennent feu, l'incendie est d'une telle violence que toute la
berge devient une colonne de feu provoquant une immense trombe
s'élevant à une quarantaine de mètres et
qui entraîne dans son tourbillon de flammes tout ce qui
se trouve sur son passage. Ce que j'ai pris pour des réfugiés
se reposant sur les berges, sont en fait des cadavres dont les
flammes s'emparent aussitôt.
La trombe provoqua un vent violent qui balaya tout sur son passage,
soulevant de grosses vagues sur la rivière. Nous-mêmes
étions tous aspirés dans la direction du tourbillon.
Certains furent entraînés dans le courant de la rivière.
Puis de grosses gouttes se mirent à tomber. Cette «
pluie » ne pouvait tomber d'un ciel d'été
torride. Certains criaient que les B29 nous arrosaient d'essence.
Je regardai la surface de l'eau. S'il s'agissait d'essence elle
devait flotter à la surface. Or, il n'en était rien.
Je me dis qu'à cause de la trombe, l'eau de la rivière
avait été aspirée et retombait maintenant
en pluie. Cette pluie ne tarda d'ailleurs pas à cesser
et la trombe s'évanouit.
Comme les bosquets du Shukkeien qui avaient crépité
dans les flammes commençaient à s'éteindre,
je discutai avec M.K. s'il ne vaudrait pas mieux aller voir ce
qu'il en était de notre maison. La cohue des réfugiés
ne cessait d'augmenter. La plupart étaient des brûlés.
Les morts commençaient déjà à se faire
nombreux. Je dus me frayer un passage. Dans le célèbre
jardin, lanternes de pierre renversées, arbres séculaires
calcinés : à croire que la trombe de feu était
passée là aussi. Même le gazon avait brûlé.
J'arrivai derrière notre maison. Comme je m'y attendais,
tout était en cendres. Du côté ouest, les
entrepôts de l'arsenal et en particulier un bâtiment
de briques à un étage, large de quinze mètres
et long de quatre-vingt-dix, tout avait disparu, si bien que la
vue s'étendait vers l'ouest jusqu'à l'horizon. Du
côté de Hatchobori aussi, tout avait brûlé,
seule se dressait encore la carcasse calcinée du grand
magasin Fukuya.
Sur l'avenue du tram brûlante et presque déserte,
une silhouette toute nue, un vague chiffon autour des hanches,
se traîne à grand-peine et m'appelle « Hideo
! C'est moi ! » Mon frère. Son corps était
boursouflé de brûlures : je ne l'ai pas reconnu tout
de suite.
- Courage, Yasuo ! Et la famille ?
- Je n'en sais rien, répondit-il en s'effondrant.
Je voulus me précipiter à ses côtés,
mais les décombres de maisons mal éteints nous séparaient.
- Tiens bon ! Je vais te faire une piqûre !
Je revins sur mes pas, pris la trousse de secours et, avec un
détour d'une centaine de mètres, je me retrouvai
sur l'avenue. Mon frère (quarante ans) y était étendu.
De vilaines plaies. La peau s'était détachée
et pendait.
- Yasuo, tiens bon ! Je ne te laisserai pas mourir ! Et tout en
pleurant, je lui fis une piqûre de camphre. Mon frère
gémissait de douleur, le souffle haletant. Après
un moment de repos, j'essayai de marcher en passant son bras sur
mon épaule. De son bras et de tout son corps suintait un
liquide : j'en fus trempé moi aussi. Le voisin, M. Yamamoto,
passait par là.
- C'est Yasuo ? Mais c'est affreux ! s'écria-t-il et, grâce
à son aide, nous ramenâmes le blessé jusqu'à
la berge.
En chemin, alors que je me demandais ce qu'étaient devenus
les autres membres de la famille de mon frère, je vis un
enfant assis sur une pierre au bord de la rue. Caché sous
l'épais capuchon de protection, je reconnus le visage du
fils aîné de mon frère, Katsuyuki (huit ans).
Un cri m'échappa:
- Katsuyuki ! Quelle chance ! Viens vite ! C'est moi, oncle Hideo
! et je le tirai par la main.
- C'est qui, ça ? demanda-t-il.
- Ça, c'est ton père...
- Mon papa ?
Celui-ci était tellement défiguré que même
son propre fils semblait ne pas pouvoir le reconnaître.
Alors qu'il avait réussi à marcher jusque-là,
l'enfant lui aussi s'effondra.
- J'ai mal !
Je lui retirai son capuchon : la moitié du visage et du
corps était couverte de brûlures. Je les fis se reposer
tous les deux sur la berge, auprès des miens. A leur vue,
ma femme ne put retenir ses larmes
- Les pauvres ! Quelle horreur...
Le soir approchait. Partout, le feu, ayant tout dévoré,
perdait de son intensité. Les gens valides se dispersèrent,
chacun en quête d'un abri pour la nuit. Il ne restait que
les blessés graves et leur famille. Beaucoup de ceux qui
semblaient dormir étaient en fait des cadavres. Les blessés
suppliaient qu'on leur donne de l'eau. En sortant de chez moi,
j'avais emporté une grande bouteille d'eau pure que je
fis boire aux enfants et à d'autres blessés. Puis
remplissant la bouteille à la rivière, je bus moi-même
et fis boire à la ronde. C'était au point que pour
faire boire mes propres enfants, il fallait que je retourne remplir
ma bouteille quatre ou cinq fois avant d'arriver à eux.
Je savais qu'il ne faut pas faire boire des brûlés,
mais comme tous ces blessés étaient moribonds, je
ne pouvais leur refuser cette ultime consolation. De grands blessés,
rampant jusqu'au bord de l'eau, mouraient le visage plongé
dans le courant.
Cette longue journée d'été
touchait à sa fin. Des incendies embrasaient le ciel nocturne.
Je me mis à songer que les morts de la catastrophe d'aujourd'hui
devaient être innombrables. S'il existait un Dieu ou un
Bouddha, quelque signe étrange devait apparaître
mais mes yeux tournés vers l'immense ciel nocturne ne découvrirent
ni au firmament ni sur terre le moindre changement. Le coeur plein
d'une vague colère, il ne me restait qu'à contempler
le rougeoiement des incendies.
Même en plein été, vers minuit, il commence
à faire froid. Avec nos légères tenues d'été,
d'ailleurs le plus souvent réduites à des loques,
ou encore tout nus, nous souffrons d'autant plus du froid : un
peu partout des voix s'en plaignent. Avec de faibles sanglots.
Des voix à l'agonie. Des murmures appellent qui une mère,
qui une femme, qui un mari : cauchemar !
Mon frère Yasuo se plaignait aussi du froid et de ses douleurs,
mais que faire ? Nuit froide, pénible, misérable...
Durant toute cette nuit, je continuai à abreuver famille
et inconnus, l'ultime consolation... Je remplissais ma bouteille
en écartant les cadavres. Moi aussi, bien sûr, j'en
buvais.
Souvenirs du 7 août
Le soleil d'été darde ses rayons
indifférents sur Hiroshima en cendres. Le nombre des réfugiés
a diminué mais celui des morts a beaucoup augmenté.
Ce qui frappe surtout, c'est le nombre de soldats grièvement
brûlés. A mesure que les heures passent, les plaies
des brûlures, qui semblent n'avoir épargné
personne, apparaissent plus nettement. A jeun depuis la veille
au matin, je n'ai guère d'appétit. Je ne peux avaler
que de l'eau. Un voisin apporte des boules de riz reçues
au Champ de Manoeuvres de l'Est mais personne n'en mange. Moi
aussi, je n'en prends qu'une bouchée. Les enfants de moins
de dix ans, sous l'action conjuguée des blessures et des
rayons directs du soleil, souffrent tous d'encéphalite.
Ma fille Hisako et mon neveu Katsuyuki, le corps enflé,
en sont atteints aussi et délirent. Je me dis que leur
cas ainsi que celui de Yasuo, mon frère, sont désespérés.
A 2 heures de l'après-midi, Katsuyuki mourut. A 3 heures,
arriva enfin une équipe médicale d'Okayama. Je demandai
immédiatement qu'on examinât les miens. On transporta
mon frère en brancard sur les vingt mètres qui nous
séparaient du poste médical. Ce déplacement
sembla le faire atrocement souffrir. Une trentaine de blessés
graves se trouvaient déjà près du médecin
mais ils moururent l'un après l'autre.
Vint le tour de mon frère. A sa vue, le médecin
hocha la tête : « Le pauvre homme ! C'est affreux...
» et il lui fit une piqûre directement dans le coeur.
Au bout d'un moment, mon frère ouvrit les yeux, me regarda
sans force mais ne put articuler un mot.
- Tu souffres ? Le médecin est là... Tu vas être
soulagé...
Mais ses yeux se refermèrent et il fut pris de convulsions.
C'est ainsi qu'il mourut. Ma femme et des voisins accoururent.
Nous allongeâmes Yasuo à côté de Katsuyuki,
mort une heure auparavant : « Allez en paradis tous les
deux ! » Tel fut mon dernier et douloureux adieu.
Voici ce que me rapporta ma femme de la visite médicale
au poste de secours militaire installé à l'entrée
du jardin Shukkeien.
- Ce sont des éclats de verre qui vous ont fait ces vilaines
blessures, madame ? dit l'infirmière.
- Oui, c'était près de l'arsenal, une bombe est
tombée tout près.
- L'enquête de l'armée est en cours mais pour l'instant
on n'a trouvé aucune trace de bombe. On pense donc que
Hiroshima a été détruite par l'explosion
d'un engin d'un type nouveau. Il paraît que l'enquête
continue.
Le
7 août, au poste de quarantaine militaire de Ninoshima,
à environ 4 kilomètres au large de Hiroshima. Beaucoup
de ceux atteints de profondes brûlures dues à la
chaleur de l'explosion, restent étendus ainsi sans bouger,
respirant à peine, jusqu'à ce que la vie s'en aille.
(Photo Masayoshi Onuka)
C'est ainsi que, pour la première
fois, j'entendis parler d'une bombe atomique. Les voisins se rendirent
sur la place derrière notre maison brûlée.
Emmenant nos enfants, nous fîmes de même. Un repas
fut préparé avec les ustensiles que le feu avait
épargnés : ce premier repas chaud, après
un jeûne de plus de trente cinq heures, fut un régal.
Soir. Au milieu des cadavres, celui d'une femme allongée.
Un enfant de quatre ou cinq ans joue près d'elle. Il ignore
que sa mère est morte et doit croire qu'elle dort. Pauvre
petit ! Je m'en occuperais bien mais avec des enfants blessés,
eux-mêmes mourants, que faire ?
Encore une nuit à la belle étoile : nous nous étendons
à même le sol, tous les quatre, les deux enfants
entre ma femme et moi. Souffrant d'encéphalite, Hisako,
tout en cherchant de la main le corps de sa mère, dit d'une
voix très nette:
- Maman ! Maman !
Ma femme la rassure
- Maman est là et papa aussi...
- Maman, Hisako ne voit plus rien !
Ma femme et moi, tout en serrant les mains de la petite.
- On va tous faire dodo avec toi ici. Mamoru est là aussi...
A ce moment, elle semble s'endormir, rassurée, mais elle
vient de glisser dans son dernier sommeil.
En pensant à tous ceux qui étaient morts dans la
solitude, cherchant qui son fils, qui sa mère, je me dis
qu'elle avait au moins eu la consolation de mourir dans les bras
de ses parents. Je me levai en pleine nuit et parcourus des yeux
l'horizon. Des dizaines de milliers de cadavres gisaient dans
les cendres d'Hiroshima. Si tous ceux qui étaient morts
soit dans la colère soit instantanément avaient
une âme, c'est maintenant qu'elles devaient apparaître.
Mais je ne vis rien.
Les jours suivants
Cette vie en plein air, dans le jardin Shukkeien,
ne pouvait durer. Nous nous mîmes alors à mener une
existence errante, allant d'un parent chez l'autre. Ma femme marchait,
portant le petit sur son dos encore à vif. Quant à
moi, dès que je me reposais quelque part, la fièvre
me terrassait. Mais je ne pouvais laisser mes affaires en plan
: je dus donc retourner sur les décombres de ma maison
pour mettre de l'ordre dans ce qui restait de mon commerce. Début
septembre, je m'étais également rendu chez mon frère
cadet, dans le département de Yamaguchi, où ma fille
aînée était réfugiée.
Un jour de canicule, alors que j'étais torse nu, un voisin
me dit:
- Monsieur Shimpo, vous avez des taches. C'est le mal atomique.
Beaucoup de gens en meurent...
Comme c'était samedi, les hôpitaux étaient
fermés. J'y allai donc le lundi suivant. Alors que je faisais
la queue derrière une cinquantaine de malades, je m'effondrai.
J'avais des picotements au visage, je me sentais très mal.
Quand vint mon tour d'être examiné, le médecin
laissa tomber le verdict - Il est trop tard !
On me prescrivit une injection de sérum tous les deux jours.
Dans notre baraque, je souffrais d'une forte fièvre et
respirais avec peine. Je me faisais rafraîchir la tête
et la poitrine. Chose qu'elle n'avait jamais faite, ma femme devait
me faire des injections. Il s'agissait d'un simple fébrifuge
mais qui eut de l'effet j'allai mieux et le 20 septembre, au grand
étonnement du médecin, j'étais complètement
rétabli.
Vinrent ensuite les problèmes de nourriture : à
un moment, on ne nous distribua que des haricots pendant dix jours.
Mamoru et mon second fils, Tadataka, revenu de la campagne, souffraient
de la colique. Ma femme, manquant de vitamines B, ne pouvait plus
marcher. C'était au point que je me demandais qui des trois
allait nous quitter le premier : malgré tous les efforts
du médecin, ce fut Mamoru qui s'éteignit le 20 octobre.
Par solidarité, les voisins nous aidèrent aux préparatifs
des funérailles de Mamoru et c'est de la main de son père
en larmes que le pauvre petit fut incinéré.
Extrait de "Pika Don! la leçon de Hiroshima",
Groupe du 6 août, Edition Autrement, 1985.