Extrait de La comédie atomique, Yves Lenoir, 2016:

Mensonges et secret d'État : le replâtrage de la façade atomique

La conférence de Vienne a entériné le programme soviétique de « liquidation » de l'accident. Les vues du sarcophage en cours de construction pour recouvrir le réacteur détruit ont notamment été accueillies avec faveur. L'achèvement de l'édifice est prévu pour octobre (le délai sera tenu et les ouvriers fêteront joyeusement la victoire sur le site le ler octobre, en se congratulant, dansant et inscrivant leurs noms à la craie sur la paroi " (s'ils avaient su ce qu'ils allaient endurer...). Mais le rapport de Legassov est incomplet et enjolive largement la situation, ce dont témoignent maints exemples. Ainsi, il n'évoque pas les cent trente-cinq habitants de Pripiat et des environs (dont trente sept enfants), hospitalisés entre le 28 avril et le 9 mai pour syndrome d'irradiation aiguë, alors même que les autorités soviétiques étaient parfaitement au courant de cette situation par les notes produites par le KGB local(1). Pas plus n'est mentionné qu'une équipe de généticiens s'inquiète pour la population après avoir découvert que des oignons cultivés à Kiev(2) contiennent vingt fois plus de défauts chromosomiques que normalement (note secrète n°56 du 19 juillet 1986). Les travaux de décontamination sont décrits sans signaler les déconvenues nombreuses et graves. Et alors que les notes du KGB ont listé des conditions de travail éprouvantes sur le site(3), des surexpositions de routine, la contamination générale des ateliers, outillages, matériaux, équipements, véhicules et lieux de vie, Legassov ne signale pas les éventuelles conséquences sanitaires du passage à Tchernobyl de dizaines de milliers de jeunes appelés et de personnes employés à la décontamination et à la construction du sarcophage (on a évoqué le calvaire de nombre d'entre eux au chapitre 1 et, à ce sujet, il faut ajouter que 95 % des liquidateurs ukrainiens encore en vie en 2006 souffraient d'une ou plusieurs invalidités(4)). Très généralement, les notes du KGB démasquent le tableau « à la Potemkine » du désastre de Tchernobyl offert par Legassov aux honorables experts et éminents dirigeants de l'AIEA, de l'UNSCEAR, de la CIPR et des délégations nationales.

À sa décharge cependant, Legassov n'était pas destinataire des dites notes et des mesures exceptionnelles de secret avaient été imposées par le pouvoir politique : l'interdiction faite aux militaires ayant effectué les tâches les plus dangereuses durant le mois de mai 1986 d'en parler à quiconque, même à leur famille, seuls les séjours à Tchernobyl ayant eu lieu après le 13 juin 1986 ont été mentionnés sur les livrets militaires, l'instauration d'une « commission de liquidation » ayant le monopole sur toutes les informations concernant les séquelles de l'accident. Plus tard, quand les dégâts humains auront commencé à s'exprimer, le ministère de la Santé de l'URSS imposera le 27 juin 1987 aux médecins civils le « secret sur les traitements entrepris et les .résultats dosimétriques au moment de la liquidation de la tragédie », et le 8 juillet 1987, la Commission médicale militaire interdira aux médecins militaires de «mentionner l'affectation aux travaux de liquidation des conséquences de l'accident et la dose totale d'irradiation si celle-ci n'atteint pas le stade de la maladie des rayons
(5) ». La nouvelle politique de glasnost (transparence et liberté d'expression) montrait ses limites.

 

(1) Informations fournies par les notes secrètes rédigées en avril et mai 1986 par les agents du KGB d'Ukraine : les notes n° 23, 25, 28 et 30 selon la numérotation des archives déclassifiées en 2001 et placées sur une page du site officiel du gouvernement d'Ukraine, réunissant les cent vingt et une notes consacrées à la surveillance au jour le jour de Tchernobyl entre 1971 (date du début de la construction de la centrale) et 1988. Il n'est pas anodin de signaler que les notes 9 à 14 de ce corpus traitent d'un accident survenu le 10 septembre 1982 sur le bloc 1 de la centrale. Il avait donné lieu à d'importants rejets dans l'environnement, des débris radioactifs, minuscules, retombèrent jusqu'à plus de 15 km du site.
(2) La note 41, datée du juin 1986, signale la présence d'aérosols de plutonium à Kiev et Dimer à des concentrations jusqu'à mille fois supérieures à la limite réglementaire.
(3) Par exemple, la note 51, datée du 4 juillet 1986, signale que le mécontentement grandit dans les rangs des liquidateurs (grèves de la faim, désertions, etc.).
(4) Angelina I. NYAGU, « Health of survivors in Ukraine in 20 years dynamics after the Chernobyl catastrophe », loc. cit.
(5) Yves LENOIR, « Tchernobyl, l'optimisation d'une tragédie », loc. cit., p. 27.