Regard-est.com,
1/1/2001:
Si par le passé, l'Union soviétique s'est imposée sur la scène internationale comme une puissance militaire, c'est aujourd'hui sa faiblesse qui constitue une menace potentielle. L'affaire du Koursk est venue rappeler aux opinions publiques occidentales et à leurs gouvernements la situation catastrophique de la Flotte nucléaire russe en mer de Barents.
De l'ordre au désordre nucléaire:
l'apparition de nouveaux risques
La fin de la Guerre Froide a signifié la fin de "l'ordre
nucléaire" dont la "logique de la mort assurée"
était l'élément fondateur[1]. Le caractère total de l'arme nucléaire
excluait de fait son emploi: la guerre nucléaire était
improbable car impensable. Si le nouvel ordre mondial et les traités
de désarmemenent mutuel ont mis fin au paroxysme d'un monde
nucléaire, qui ne devait son existence qu'à l'ordre
bipolaire, le risque nucléaire n'a pas pour autant disparu.
Au danger clairement identifié de la guerre totale ont
succédé de nouveaux risques nucléaires aux
caractères plus diffus. S'il est relativement aisé
d'énoncer de nouvelles doctrines stratégiques, l'application
de ces nouveaux principes s'avère plus difficile. C'est
ainsi qu'à l'ordre nucléaire succède aujourd'hui
un désordre nucléaire.
Celui-ci s'articule autour de deux questions: celle de la dissémination
du savoir et des technologies et celle du processus de restructuration
des équipements militaires. La dissémination nucléaire
est une conséquence directe du démantèlement
de l'URSS: la fuite des cerveaux vers des Etats soucieux de posséder
une force de frappe s'est accompagnée d'un trafic de matières premières radioactives
et de technologies
nucléaires. Ce trafic est favorisé par le démantèlement
de l'arsenal nucléaire russe, qui alimente le marché
illégal de l'armement nucléaire.
La redéfinition des risques nucléaires s'accompagne
de la prise en compte des dangers du nucléaire civil et
d'une nouvelle forme de menace. La catastrophe de Tchernobyl a mis en évidence le danger
de la pollution environnementale. Si l'arme nucléaire a
effrayé par sa capacité à détruire
massivement et immédiatement, sur une très grande
échelle, la prise de conscience du risque écologique
n'a eu lieu que plus tardivement. Or, le désordre nucléaire
évoqué précédemment engendre avant
tout ce type de menace: ce qui est aujourd'hui à craindre,
ce n'est pas tant l'explosion d'une ogive russe que la lente irradiation
de zones géographiques importantes, à l'image de
la mer de Barents et la mer Blanche, de la péninsule de
Kola et des côtes norvégiennes. Si le risque n'est
pas spectaculaire, les conséquences pourraient à
terme être des plus désastreuses.
La Flotte russe du Nord: une reconversion sous contraintes[2]
La Flotte russe du Nord, dont les ports d'attache sont situés
sur la presqu'île
de Kola et de Severodvinsk, représente la plus forte concentration
au monde de réacteurs (18% des réacteurs nucléaires
mondiaux). On compte aujourd'hui 40 sous-marins en service et
près de 130 désaffectés (52 ne sont ni désarmés,
ni démantelés). L'histoire
du programme d'armement nucléaire soviétique fut
liée dès ses débuts à cette presqu'île
aux confins de la Russie et de la Norvège[3]. A elle seule, la Flotte du Nord a reçu les
deux tiers des bâtiments construits par l'URSS, tandis que
la Flotte du Pacifique se contentait du tiers restant.
Après avoir été le fleuron de l'armée
soviétique, la Flotte du Nord est aujourd'hui un des problèmes
central de l'armée russe [voir:
The Russian Northern Fleet - Sources of Radioactive
contamination, Bellona
Report, 1996]. La Flotte du Nord est
confrontée à une grave crise financière.
Alors que sous l'URSS, elle dépendait directement de l'Etat,
et qu'elle n'avait pas à se soucier des questions de financement,
la Flotte du Nord se trouve actuellement en situation "d'autonomie
financière". Elle doit se contenter du budget qui
lui est alloué - quand ce dernier lui est versé.
Elle manque ainsi de fonds pour entretenir normalement ses sous-marins
opérationnels. Par conséquent, la plupart restent
à quai et les marins ne sont plus payés. Quant aux
chantiers navals, chargé de l'entretien, ils doivent fonctionner
grâce aux commandes de la Flotte...
Blocs réacteurs sur le site
de stockage temporaire de Saïda-Gouba.
C'est ainsi qu'après avoir cumulé une dette de 4,5
millions de dollars, la base et les magasins d'armes de Gadzhiero
se sont vu couper l'électricité. Outre cette situation
économique critique, la Flotte du Nord doit faire face
à la diminution des compétences des équipages
et de l'ensemble du personnel de maintenance. Faute de manoeuvres,
les entraînements des officiers ont été réduits.
En l'absence de personnel qualifié, la Flotte ne peut mener
dans des conditions de sécurités optimum ses opérations.
Indépendamment de ces difficultés conjoncturelles,
la Flotte du Nord doit faire face à un problème
de fond, hérité de l'ère soviétique:
la nécessaire restructuration et reconversion de ses bâtiments.
Pour des raisons de vétusté, les sous-marins des
premières générations doivent être
arrêtés et déchargés de leurs réacteurs.
Les Russes désarment également car la réduction
du budget alloué à la défense exclut l'entretien
et le maintien de la Flotte. Enfin, parce que les traités
de désarmement internationaux impliquent une réduction
de la Flotte sous-marine.
Or ce n'est qu'en 1986 que la question du désarmement a
été mise à l'ordre du jour du gouvernement
soviétique. Jusque dans les années quatre-vingt,
les sous-marins étaient maintenus en service le plus longtemps
possible et certains passèrent près de dix ans dans
les ateliers de réparation. Ceux dont les assemblages de
combustible avaient été tellement endommagés
qu'ils interdisaient tout réapprovisionnement ont été
démontés ou coulés en mer de Kara. Vingt-huit
ans après la mise en service du premier sous-marin, le
Comité Central et le Soviet Suprême adoptaient le
premier décret prévoyant des procédures de
désarmement et de démantèlement. Mais dans les faits, "la Russie n'a
pas désarmé un seul sous-marin de façon satisfaisante
en ce qui concerne la manipulation et le stockage des compartiments
réacteurs".
Des risques majeurs mais difficilement évaluables
Ce processus complexe de reconversion et le manque d'entretien
des bâtiments induit des risques majeurs de pollution radioactive
qui demeurent néanmoins très difficiles à
évaluer en raison du manque d'informations relatives aux
installations et à leur fonctionnement. Cependant, sur
la seule base des éléments disponibles, on
peut souligner deux types de problèmes encourus. Un second
Tchernobyl n'est pas à craindre. On est ici en présence
d'un risque de pollution radioactive et non d'un risque d'explosion.
La pollution pourrait être soit le fait d'une réaction
en chaîne incontrôlée, soit le fait d'une fuite
radioactive. Ces risques sont présents tout au long de
la chaîne: sous-marins opérationnels, sous-marins
dont le combustible demeure dans le réacteur, installations
de stockage, bâtiments citernes et conteneurs ferroviaires
contenant des déchets usagés.
La question du retraitement et du stockage est au centre du problème.
Pour le combustible, seule l'usine de Mayak, en Sibérie occidentale, est
dotée de la technologie nécessaire. Or, la Flotte
du Nord ne constitue nullement son client privilégié.
Quand bien même l'usine accepte que le retraitement engendre
des coûts non couverts par la Flotte, elle n'envoie des
convois exceptionnels qu'après avoir reçu une avance
du client, quel qu'il soit. L'académicien Yablokov a ainsi
pu répondre en 1995 que le gouvernement russe n'a pas exprimé
de position claire sur l'importance du retraitement du combustible
nucléaire usagé, pas plus que sur l'évaluation
des données écologiques et économiques relatives
aux cycles de circulation du combustible nucléaire.
On voit ainsi s'accumuler le combustible usagé dans les
bases navales et d'ores et déjà, les responsables
de la Flotte ont affirmé que tout le combustible ne pourrait
être acheminé avant 30 ou 40 ans. En outre, 10% au
moins des assemblages de combustibles ne peuvent plus être
retraités en raison de leur état. Faute d'installations de stockage, les sous-marins
ne sont plus démantelés mais conservés dans
les bassins des chantiers navals. Les techniques nécessaires
pour maintenir les sous-marins en surface sont risquées.
Avec le temps, l'érosion des coques et le danger de fuites
radioactives menacent.
Cette situation ne devrait pas aller en s'améliorant. L'usine
Mayak entend se financer en retraitant des déchets radioactifs
étrangers. La loi sur l'importation des déchets radioactifs votée
par la Douma au printemps 1999 est venue confirmer et faciliter
cette politique de rentabilisation. Cet afflux de déchets
devrait diminuer d'autant le retraitement des déchets russes[4].
L'absence de bases pour une coopération
Si pour diminuer les risques de pollution radioactive, des fonds
importants sont nécessaires, une véritable coopération
entre les acteurs est un préalable à toute amélioration.
Une meilleure gestion nécessite une redéfinition
des responsabilités et une plus grande transparence de
l'Etat russe.
L'éclatement de l'URSS a débouché sur une
complète redéfinition du partage des responsabilités
quant à la gestion de la Flotte du Nord et des questions
nucléaires. Ainsi, ne compte-t-on pas moins d'une dizaine
d'organismes d'Etat parties prenantes. A ces derniers s'ajoutent
des acteurs mixtes et privés. Cet éclatement débouche
inévitablement sur des conflits d'intérêts,
comme en témoignent les coupures d'électricité
et les relations entre la Flotte et l'usine Mayak. Redéfinir
les responsabilités, c'est envisager le problème
de la pollution radioactive dans son ensemble.
L'absence de gestion globale se double de l'absence d'organes
de contrôle indépendants. A la date où la
fondation Bellona rédigeait son rapport (1996), l'agence russe pour la
radioprotection (Gosatomnadzor) s'était vu refuser l'accès
à des informations concernant l'activité de la Flotte.
En 1994, alors que Boris Eltsine signait un décret attribuant
des compétences de contrôles à ce même
comité, la marine lui refusait l'entrée aux bases
navales. Actuellement, le ministère de la Défense
est directement responsable du contrôle et du stockage des
éléments radioactifs...
Quant à l'affaire Nikitine qui a défrayé
la presse occidentale, elle a témoigné du refus
de transparence des responsables russes. Ancien officier de la
Marine ayant rejoint la fondation Bellona, Alexandre Nikitine
fut incarcéré et accusé de Haute trahison
lors de la préparation du rapport de 1996.
Pourtant la Constitution russe prévoit à son article
7 que "les informations sur l'environnement ne doivent pas
être protégées" et l'article 10 dit qu'il
est "interdit de limiter l'accès aux documents suivants:
situations extraordinaires, informations sur l'environnement et
autres informations indispensables à la sécurité
des zones habitées et des sites industriels".
Mais comment condamner l'attitude des autorités russes,
aussi lourde de conséquences soit-elle ? La Russie n'a
pas le monopole du manque de transparence et du refus de coopération
en matière nucléaire. Il ne semble pas possible
que les gouvernements occidentaux s'ingèrent dans la gestion
de la Flotte nucléaire russe tant qu'eux-mêmes ne
feront pas toute la lumière sur leurs installations.
Ludmyla BYLODUCHNO
[1] DELMAS, Philippe, Le bel avenir de la guerre, Paris,
Gallimard, 1995.
[2] T. NILSEN, I. KUDRIK, A. NIKITINE, La flotte russe du nord,
les sources de la pollution radioactive, Genève, 1998.
Site de la fondation Bellona.
[3] C'est ici que fut mis en service actif, le 9 août 1958,
le 1er sous-marin nucléaire K3 Leninsky Komsomol. Depuis 1959, quatre générations de sous-marins
nucléaires se sont succédées dans ces
eaux polaires.
[4] Greenpeace a été débouté fin novembre
par la Cour Constitutionnelle russe: conformément à
la Constitution russe, Greenpeace voulait faire convoquer un référendum
portant sur la loi d'importation des déchets nucléaire.
A cette fin, l'organisation écologiste avait collecté
plus de deux millions de signatures. Toutes ne furent pas validées
par la Cour Constitutionnelle. Ce rejet est à l'origine
de l'échec de Greenpeace. Pour plus d'information: www.greenpeace.org