Extrait de La comédie atomique, Yves Lenoir, 2016:

Le déni du désastre

Le texte posthume de Valeri Legassov avait fait grand bruit à l'époque. Certains, arguant qu'il était inachevé, ont suspecté un caviardage de son contenu. Prévention peu crédible : la glasnost (politique de «transparence » promue par le dernier dirigeant de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev) battait alors son plein ; et le texte était précédé d'un hommage du directeur scientifique du quotidien [La Pravda], Vladimir Goubariev, un grand ami du défunt.

La sincérité du récit condamne sans conteste l'approche par les autorités de la protection de la population.
Les plus hauts responsables, Legassov compris, ont retardé toute intervention jusqu'au moment où le dépassement d'une ligne rouge arbitraire était en vue. Aucune directive particulière n'existait pour limiter autant que faire se peut le risque radiologique, bien au contraire. J'en ai eu confirmation en avril 1988 par la responsable d'un dispensaire exerçant près de Tchernobyl. En substance: le politburo ayant pris au pied de la lettre la menace du président Ronald Reagan de procéder éventuellement à des frappes atomiques en premier et les centrales atomiques constituant des cibles privilégiées, on avait établi des plans pour les populations civiles vivant aux alentours. Le critère retenu pour leur évacuation était la limite de dose pour le maintien des troupes sur le champ de la bataille atomique, soit 1 Sv(1). Selon cette responsable, cette limite de temps de guerre a été appliquée telle quelle dans les circonstances de l'accident. La situation à Tchernobyl était donc bien celle d'une guerre atomique, avec des civils sur un théâtre des opérations baignant dans les retombées radioactives...

Les maux endurés par beaucoup d'évacués ne sauraient correspondre aux doses mentionnées dans le «testament » de Legassov, ni même à celles plus détaillées de l'Annexe 7 de son rapport à l'AIEA d'août 1986. Deux récits, entremêlés ici, recueillis en 1991 à Kiev par le journaliste américain Glenn Alan Cheney, en attestent :

«Quand les enfants rentrèrent à la maison, ils annoncèrent qu'ils devaient prendre des douches et faire laver tous leurs vêtements. Ils ne savaient pas pourquoi. 1...] Le garçon, âgé de huit ans, joua autour de la maison [...]

« Quand les bus arrivèrent le lendemain matin, Natacha et les enfants durent partir, tandis que son mari restait pour pouvoir se rendre à la centrale le jour suivant. [...1 Mais la ville tout entière ne tenait pas dans les onze cents bus, aussi la famille de Valentina et deux autres familles - une quinzaine de personnes au total - s'entassèrent-elles dans deux voitures radioactives et mirent le cap vers le sud. Les familles [...] dépassèrent Kiev et s'en furent [...] jusqu'à un village où vivaient des parents. Là, les médecins confirmèrent qu'eux-mêmes et tout ce qu'ils portaient avec eux et sur eux étaient radioactifs. En fait, ils étaient en train de contaminer tout ce qu'ils touchaient. [...] 11 fallut finalement les hospitaliser 1...] pour des malaises dus aux radiations. [...]

«Toute la famille fut envoyée dans un hôpital, à Leningrad
(2). Leur niveau de radioactivité était encore trop élevé, alors on leur fit ôter leurs vêtements. Ils étaient encore trop radioactifs, aussi on les doucha puis on les repassa au test sans leurs vêtements. Encore trop radioactifs. Quand on leur eut coupé les cheveux ils étaient encore radioactifs, mais il n'y avait plus rien d'autre à faire, sinon les mettre au lit. Les médecins qui les traitaient étaient complètement protégés, y compris les mains et le visage, ce qui faisait peur aux enfants. Quand les médecins s'approchaient du fils de Natacha, ils étaient entièrement revêtus d'un accoutrement spécial et refusaient de le toucher. Natacha commença alors à sombrer dans la terreur. [...] Les enfants étaient si fatigués qu'ils pouvaient à peine se lever du lit. [...] Ils furent transportés de l'hôpital au sanatorium. Leur fille était en proie à de terribles réactions allergiques. Le moindre changement de température ou le simple fait de se coiffer pouvaient provoquer une éruption de cloques. [...]

«Cinq ans plus tard, la famille souffre toujours de problèmes de santé. Les jambes de Valentina lui font encore très mal car il s'y forme des caillots de sang. Dans son métier de professeur, elle est debout toute la journée. Parfois, elle éprouve des absences complètes pendant quelques secondes. [...] Sa fille, selon les médecins, n'est plus qu'une usine à maladies. Elle semble allergique à ses propres hormones
(3). »

Comment imaginer que le cas de ces familles ordinaires de Pripiat serait l'exception ? En racontant que la protection des habitants de Pripiat a été aussi bien assurée que possible, le testament de Legassov participe au déni du désastre. Il en gomme la force tragique et prépare les « croyants » à gober les mensonges.

 

 

(1) Le 16 avril 1990 à Minsk, l'académicien Leonid Tressienko, professeur de biologie et président de la coordination des associations écologiques, m'a confié que « plus de 1 000 enfants avaient reçu plus de 1 Sv au corps entier ».

(2) Probablement à l'Institut d'hygiène des radiations, dirigé par Valeri Ramzaev et son adjoint Dimitri Popov.

(3) Extraits de Glenn Alan CHENEY, Journey to Chernobyl. Encounter in a Radioactive Zone, Academy Chicago Publishers, Chicago, 1995.