Une erreur est généralement
faite lorsqu'on évoque les recommandations de la CIPR pour
la radioprotection du public. Dans ses publications, la CIPR recommande
d'adopter une limite d'équivalent de dose maximum annuelle
de 1 mSv (100 millirem), cette limite peut être temporairement
dépassée jusqu'à 5 mSv (500 millirem) pourvu
qu'en moyenne sur une vie la limite de 1 mSv (100 mrem) ne soit
pas dépassée.
Nous présentons ici quelques extraits
de publications de la CIPR concernant ce point.
1977 : Publication
26 (Articles 118, 119, 120, 122)
(118) En ce qui concerne les phénomènes
stochastiques, le niveau de risque acceptable pour les personnes
du public peut être obtenu en considérant des risques
sur lesquels l'individu ne peut agir que dans une faible mesure
et dont le contrôle, comme c'est le cas pour les mesures
de sécurité relauves aux rayonnements, relève
de directives natibnales. Le risque dû à l'utilisation
des transports publics en constitue un exemple. D'après
les informations dont on dispose sur les risques couramment acceptés
dans la vie quotidienne, on peut conclure que le niveau de risque
de décès que le grand public considère comme
acceptable est inférieur d'un ordre de grandeur àcelui
correspondant aux risques professionnels. Sur la base de ce qui
précède, un risque compris entre 10-6 et 10-5 par
an serait probablement acceptable pour tout membre individuel
du public.
(119) Le fait d'admettre que le risque
total est de l'ordre de 10-2 Sv-1 (voir paragraphe 60) impliquerait
que la dose totale reçue au cours de toute sa vie par un
membre individuel du public devrait être limitée
à une valeur correspondant à une exposition de 1
mSv par an au niveau de l'organisme entier pendant toute la vie.
Pour les raisons qui sont données dans les paragraphes
ci-dessous, il apparaît que la limite d'équivalent
de dose de 5 mSv (0,5 rem) en un an, recommandée par la
Commission pour l'organisme entier, appliquée, comme elle
l'est, à des groupes critiques, permet de garantir ce niveau
de sécurité et la Commission recommande de continuer
à l'utiliser dans les conditions précisées
aux paragraphes 120-128.
(120) L'application d'une limite annuelle d'équivalent de dose de 5 mSv aux personnes du public conduira probablement à des équivalents de dose moyens inférieurs à 0,5 mSv, à condition que les pratiques qui sont à l'origine d'une exposition du public soient peu nombreuses et n'entraînent qu'une exposition faible à l'extérieur des groupes critiques (voir paragraphe 85).
(122)... comme des
expositions au niveau de la limite d'équivalent de dose
ne seront probablement pas répétées pendant
un grand nombre d'années, il sera encore possible de limiter
de manière satisfaisante la dose reçue au cours
de toute la vie.
Commentaire: Comme la CIPR estime
le facteur de risque à 1,65.10-2 morts (cancers + défauts
génétiques) par Sv (1,65.10-4 par rem), l'application
stricte de l'article 118 devrait conduire à une limite
d'équivalent de dose comprise entre 6 et 60 microsievert
(6 à 60 millirem). La limite de 5 milliSievert (500 millirem)
conduirait à un risque supérieur à 10 fois
le risque défini comme acceptable par la Commission. Cependant,
cette limite devait assurer de facto une protection suffisante,
les expositions accidentelles au rayonnement ne pouvant concerner
que des groupes critiques de faible importance et pendant des
temps relativement courts.
1983 : Déclaration de Washington
Limites d'équivalent de dose
En ce qui concerne les effets stochastiques
pour les membres du public, la Commission recommande que l'équivalent
de dose effectif engagé résultant de l'exposition
à des matières radioactives au cours d'une année
soit limité à 5 mSv, et elle ajoute que pour des
expositions répétées sur de longues périodes,
il serait prudent de réduire cet équivalent de dose
effectif engagé à 1 mSv pour chaque année
d'exposition sur la durée de la vie.
Commentaire: Pour
la Commission, il devient «prudent» de limiter l'équivalent
de dose engagée à 1 mSv (100 millirem par an).
1984 : Déclaration de Stockholm
A la suite de sa réunion de Stockholm,
la Commission déclare:
«Equivalent de dose effectif engagé»
...La Commission confirme que son propos
est de limiter le risque engagé au cours de chaque année
d'opération sans tenir compte ni des années précédentes
si les risques engagés au cours de ces années ont
été moindres, ni des années à venir
si on escompte une amélioration des conditions d'exposition.
On atteint cet objectif en utilisant les limites annuelles d'incorporation
à partir de l'équivalent de dose engagé sur
une période de 50 ans...
1984 : Publication
42
(«Compilation des principaux concepts
et grandeurs utilisés par la CIPR»)
Art. 77 - La Commission recommande une
limite de l'équivalent de dose efficace annuelle de 5 mSv
(500 mrem) pour les individus du public... Néanmoins, elle
suggère que dans les rares cas où les équivalents
de dose pour quelques individus de groupes critiques seraient
reçus à des taux élevés pendant des
périodes prolongées, il serait prudent de limiter
leur équivalent de dose sur leur vie à une valeur
qui correspondrait à 1 mSv (100 mrem) par an...
Commentaire: Pour la Commission, des expositions accidentelles prolongées du public peuvent se produire. Pour elle, les groupes critiques du public ne peuvent comporter que quelques dizaines de personnes (article 73 de la CIPR 42).
1985 : Déclaration
de Paris
A la suite de sa réunion de Paris, la
Commission déclare:
«Limites de dose pour les membres
du public»
"Le point de vue de la Commission
est désormais que la limite principale est de 1 mSv (100
mrem) par an. Cependant, il est admissible d'utiliser une limite
subsidiaire de dose de 5 mSv (500mrem) par an pendant quelques
années à condition que l'équivalent de dose
efficace annuel moyenné sur une vie ne dépasse pas
la limite principale de 1 mSv par an... Les limites d'équivalents
de dose efficace s'appliquent à la somme de l'équivalent
de dose efficace résultant de l'irradiation externe pendant
1 an et à l'équivalent de dose effiçace engagée
résultant de l'incorporation de radionucléides durant
cette année.
Commentaire: En 1977, la limite
principale était de 5 mSv (500 mrem) par an, elle assurait
a priori une limite moyenne sur l'année de 1 mSv (100 mrem).
Maintenant il est clairement recommandé de prendre pour
limite principale 1 mSv (100 mrem) en moyenne par an.
1987 : Déclaration de Côme
A la suite de sa réunion de Côme,
la Commission déclare:
Estimation des risques de cancer
La Commission examine régulièrement
les publications sur le risque. A cet égard, un rapport
très récent de la Radiation Effects Research Foundation
: Effets de la nouvelle dosimétrie sur les estimations
du risque de mortalité par cancer chez les survivants des
bombes atomiques par D.L. Preston et D.A. Pierce a été
examiné par la Commission et par son Comité...
Pour la population générale,
on ne considère pas non plus que l'augmentation du risque
suggérée par les nouvelles données nécessite
une modification des limites de doses recommandées, suite
à la réduction (en 1985) de 5 à 1 mSv une
année de la limite principale (pour les sourcesautres que
l'irradiation médicale et la radioactivité naturelle).
La Commission rappelle ensuite sa conception
des limites d'équivalent de dose Les limites ne sont pas
destinées à des fins de planification ; au contraire,
elles doivent indiquer, pour les niveaux de risque, les bornes
qu'il faut considérer comme inacceptables. Les expositions
au-dessous des limites de dose ne sont acceptables que Si elles
sont «les plus basses que l'on puisse raisonnablement atteindre».
Commentaire: Ainsi la limite principale est réaffirmée
être 1 mSv (100 mrem) par an. La Commission dans sa déclaration
de Paris ne fait plus référence à la limite
de 5 mSv (500 mrem) même comme limite subsidiaire temporaire.
Il faut remarquer que le passage d'une limite de 5 mSv à
1 mSv, initialement, avait été introduit pour maintenir
le risque à un niveau acceptable compte tenu du facteur
de risque (cancers + effets génétiques) estimé
par la Commission en 1977. Cette réduction ne provient
donc pas d'une révision de ce facteur de risque suite aux
récentes données de l'étude du suivi des
surVivants japonais. En toute logique, cette nouvelle estimation
du facteur de risque devrait conduire à une nouvelle réduction
de la limite d'équivalent de dose. Enfin, signalons un
glissement dans le concept d'acceptabilité de la CIPR.
La limite d'équivalent de dose est présente maintenant
comme une limite d'inacceptabilité et non plus comme une
limite d'acceptabilité.
Conclusion
En cas d'accident, les limites d'intervention
(évacuation, contamination des sols, contamination de la
nourriture) doivent découler des recommandations de la
CIPR. Ainsi la dose engagée sur la vie (70 ans) ne devrait
pas dépasser 0,1 x 70 = 7 rem (70 millisievert). Toute
limite supérieure à cette valeur devrait être
considérée, d'après la CIPR, comme inacceptable.
La Commission Internationale de Protection
Radiologique reconnaît qu'il existe un risque de retard
mental grave pour les enfants ayant été irradiés
in utero. Ceci découle des observations faites sur les
survivants japonais des bombes A.
La publication
49 (1986) de la CIPR indique que le risque le plus grand concerne
l'irradiation des foetus âgés de 8 à 15 semaines.
Cet effet est sans seuil et il est proportionnel à la dose
reçue. Après la 15e semaine, le risque pourrait
subsister mais il pourrait y avoir un seuil.
Rappelons le concept de retard mental
grave défini par la CIPR il s'applique à un individu
qui ne peut pas formuler de phrases simples, ne peut effectuer
des calculs arithmétiques simples, ne peut prendre soin
de lui-même, est placé dans une institution.
L'étude des survivants ayant été
exposés in utero et n'étant pas considérés
comme présentant cliniquement un retard mental montre que
les tests de quotient intellectuel se dégradent en fonction
de la dose.
Il semblerait que l'action du rayonnement sur le développement
du cerveau soit plus complexe que celui impliqué par les
retards mentaux sévères.
Il a fallu près de 40 ans pour
que le retard mental sévère dû à l'action
des rayonnements soit reconnu officiellement... Les retards mentaux
graves ont pourtant dû être visibles il y a bien longtemps,
puisqu'ils concernent des personnes qui ont actuellement près
de 45 ans!
Conclusion
En cas d'accident nucléaire, l'évacuation
des femmes enceintes vivant au voisinage du site nucléaire
paraît donc particulièrement sage. C'est la décision
qui a été prise par les responsables biélorusses
lors de l'accident de Tchernobyl. On aimerait connaître
explicitement les conceptions des responsables français
de la gestion des crises nucléaires en la matière.
Y a-t-il des plans particuliers de protection des femmes enceintes
en cas d'accident nucléaire français ?
Extrait de La Gazette Nucléaire n°96/97, 1989.

Pour les travailleurs :
De 1934 à 1950: 46 rem/an,
1950: 15 rem/an,
1956: 5 rem/an,
1990: 2 rem/an (20 mSv/an).
Voir les consignes générales de radioprotection du centre d'étude nucléaire de Saclay en 1974.
Pour la population :
1959: 0,5 rem/an (5 mSv/an),
1985: 0,1 rem/an (1 mSv/an).
Si 1 million de personnes reçoivent 1 rem (10 millisievert),
quel sera le nombre de cancers mortels radio-induits ? La réponse
dépend de l'institution qui effectue l'estimation.
CIPR-26 (1977): 125 cancers mortels (voir: évolution du facteur de risque cancérigène)
UNSCEAR (1977): 75 à 175 cancers mortels
BEIR III (1980): 158 à 501 cancers mortels
MSK (1980): 6 000 cancers mortels
RERF (1987): 1740 cancers mortels
BEIR V (1990): 800 cancers mortels
CIPR-60 (1990): 500 cancers mortels (voir: résumé)
NRPB (1992): 1000 cancers mortels
CIPR: Commission Internationale de Protection Radiologique.
Lire : De la CIPR-26 à la CIPR-60 ; Les experts français reprochent à la CIPR d'adopter une attitude (trop) prudente ; La France fait retarder l'adoption de la CIPR-60 et l'analyse détaillée des nouvelles recommandations de la CIPR-60)
UNSCEAR: Comité scientifique des Nations Unies pour les effets des rayonnements atomiques.
BEIR: Comité de l'Académie des Sciences des Etats-Unis pour l'étude des effets biologiques du rayonnement ionisant.
RERF: Fondation arnéricano-japonaise pour l'étude du suivi des survivants japonais des bombes atomiques. (La valeur indiquée correspond aux résultats bruts, avant l'utilisation des coefficients de réduction).
MSK: Mancuso, Stewart et Kneale. Equipe de chercheurs ayant étudié la mortalité par cancers parmi les travailleurs de l'usine nucléaire américaine de Hanford. (la valeur indiquée est déduite de leur dose de doublement)
NRPB: National Radiological Protection Board (Agence Nationale de Protection Radiologique du Royaume-Uni). D'après le suivi de mortalité effectué sur les travailleurs de l'industrie nucléaire du Royaume-Uni.