Extraits de l'article paru dans la revue Prostor n°11, novembre 1990.
Traduit du russe par Madame Nina Heyssler.
[Les photos, les cartes et les liens ont été rajoutées par Infonucléaire]

« Le polygone atomique de Semipalatinsk vu par mes propres yeux »

d'après le Professeur Saïm Balmukhanov, membre de l'Académie des Sciences médicales du Kazakstan, Président de IPPNW-Kazakstan

Prémices d'apocalypse ?

« L'âge de pierre peut revenir sur les ailes brillantes de la science » (Wiston Churchill) avec 3 lieux d'irradiations ionisantes: Hiroshima et Nagasaki, Tchernobyl, et le troisième étant le polygone de Semipalatinsk. Ce dernier représente une tragédie en quelque sorte unique parce que l'effet nuisible des radiations s'est fait de façon permanente en temps de paix. Elle l'est également parce qu'elle a été planifiée, prévue à l'avance. Elle a fait partie d'un programme national qui a pris en compte en premier lieu l'existence d'une commodité de transport : la voie fluviale sur l'Irtych, et par train, avec la proximité d'une industrie atomique dans l'Oural du sud. Et ce sont surtout les étendues du Kazakhstan avec sa population silencieuse ayant perdu toute foi.

Dans les années d'après guerre, au moment de la construction du polygone, notre gouvernement à la tête duquel étaient Staline et Béria méprisait complètement le destin des peuples, n'accordait aucun prix à la vie humaine, sacrifiant des centaines de milliers de personnes pour accomplir leur propre but. Depuis les années trente, les cosaques ainsi que des quantités de peuples avaient vécu la collectivisation forcée, la répression de masse, l'absence de toute loi, l'arbitraire, la famine et la misère, tout ceci au nom des mirages du socialisme.

Les monts Deguelen, où est situé le polygone, sont le prolongement d'une zone de monts, berceau d'une culture de steppe précédent celle des Kazakhs. Ces montagnes sont la patrie des Abaï. Les personnes qui habitent ce territoire ont souffert de catastrophes énormes, la perte de la moitié de sa population, par un génocide prémédité, par la famine organisée artificiellement en 1930-1932, où l'on brisait des formes de vie établies depuis des siècles, au nom d'un avenir radieux. Les peuples de ces régions avaient gardé la mémoire de « catastrophes » au moment de l'attaque des Djoungers. Les pertes au moment de cette invasion auraient été 5 fois plus faibles que celles des années 30. Les gens qui ont passé à travers toutes ces souffrances et ces malheurs ont acquis la capacité de supporter toute catastrophe à condition de pouvoir rester vivant. C'est pour cela que le peuple a supporté tout cela durant des années.

Après des années de famine ils vécurent une série massive d'expériences nucléaires.

Les polygones des autres pays

A l'heure actuelle, 5 pays (Grande-Bretagne, Etats-Unis, France, Chine, URSS) font des expériences d'armes nucléaires. Les Etats-Unis ont commencé à utiliser l'arme atomique le 16 juillet 1945 et jusqu'au début de 1989, ils ont fait 932 expériences. Presque toutes les expériences des bombes thermo-nucléaires des Etats-Unis ont été expérimentées sur les îles Marshall dans l'Océan Pacifique, sur les atoll Enewitock, Bikini et Rongelap. L'explosion de la bombe à Hydrogène de 14,8 mégatonnes faite à Bikini le 1er Mars 1954 a soumis les 267 habitants de l'île à une dose de plus de 200 rads. Le lendemain de l'explosion, des troupes américaines ont débarqué sur l'île avec des vêtements de protection. Ils ont mesuré la radioactivité dans les puits, et ne faisant rien pour la population, ils ont rapidement quitté l'île. Sur deux autre îles, situées à 150 et 200 kilomètres du lieu de l'explosion, la dose d'irradiation externe était de 150 aussitôt après l'expérimentation. Par la suite, sous la pression de l'opinion, les autorités ont été obligées d'évacuer les arborigènes de îles et de payer une compensation pour le préjudice subi pour leur santé et leur économie. La population qui avait souffert de ces radiations s'est trouvée durant deux décennies dans un état d'assistance. Le polygone du Nevada situé à la frontière de la Californie est essentiellement utilisé pour expérimenter des armes nucléaires de faible puissance, sous terre à une profondeur de 1.000 mètres.

L'Angleterre a procédé à environ une cinquantaine d'expérimentations en Australie du sud et dans les îles polynésiennes. Une commission créée par le gouvernement d'Australie a établi qu'après une série d'expériences en 1953 toute la population des régions proches et environ 20.000 personnes, membres du personnel, ont été irradiées â des doses élevées. Des milliers de kilomètres carrés de terrains sont restés pollués de plutonium et autres radionucléides. Les bombes nucléaires qui ont explosé sur le territoire de l'Australie contenaient 25 kilos de plutonium, 8.000 kilos d'uranium, 100 kilos de bérylium.

La France mène ses expériences sur l'atoll de Mururoa. La quantité totale des explosions est d'environ 180. la Chine en a fait beaucoup moins, seulement 34 depuis 1964. Mais ce qui nous inquiète, c'est que le polygone atomique de la Chine se trouve près de nos frontières dans le Xinjiang, ce qui veut dire que le nuage radioactif rencontre souvent les parties méridionales de la région de Semipalatinsk. La dernière expérimentation faite par la Chine l'a été le 18 Août 1990.

Que se passe-t-il sur notre polygone ?

La première expérience soviétique a eu lieu le 29 Août 1949 près de Semipalatinsk. A l'heure actuelle, il y a eu 662 explosions dont l'écrasante majorité a été faite sur le polygone de Semipalatinsk et une toute petite partie sur la Nouvelle-Zemble. Il fut une époque où on faisait en Bachkyrie et en Sibérie des explosions considérées comme pacifiques et dans la région d'Orienbourg des exercices militaires avec armes atomiques. Le coût de ces expériences menées dans notre pays est secret. Selon les évaluations de spécialistes occidentaux, elles varient dans le Nevada de 12 à 17 millions de dollars. Le ministère de la Défense de l'URSS fait semblant de prendre en compte la tendance irréversible de désarmement qui a lieu dans le monde entier et décide également de diminuer en 1990 les dépenses de 900.000 roubles pour le perfectionnement de l'arme nucléaire. A l'heure actuelle, comme l'affirme la presse, le budget pour la création et le perfectionnement de l'arsenal nucléaire du pays des Soviets est égal à 1 million 970.000 roubles au lieu des 2 millions 900.000 roubles l'année précédente. Il est possible qu'il s'agisse seulement des salaires des militaires car cette somme, il est facile de la calculer, est de 5 à 6 fois inférieure au prix de revient d'une seule expérience atomique. De 1949 à 1963, les expériences au polygone de Semipalatinsk ont été faites à la surface du sol et dans l'atmosphère. Il y eut des centaines de bombes atomiques thermo-nucléaires et de bombes dite au plutonium. Dans la seule année1988, on a fait dans le polygone 13 expérimentations et dans 4 cas elles atteignirent 150 kilotonnes. En 1989, l'Union soviétique n'a fait que 4 expérimentations.

Chronique des expérimentations

En 1949, c'était le début de la moisson et aucune mesure de sécurité n'avait été prise. Plus de dix mille personnes ont été atteintes. Par la suite, ce fut surtout en 1953, les gens se souviennent de fortes explosions. Il y eut deux explosions près du village de Kaïnar: fort bruit, fentes dans les murs, poteaux télégraphiques renversés, toits soulevés, fuite des animaux. Pour la deuxième, des voitures militaires ont évacué la population. On a évacué les gens avec deux bouteilles de vodka, une miche de pain et quelques boites de conserves, à 80 ou 100 kilomètres dans la steppe. On les a laissés sur un terrain découvert. Par la suite, beaucoup de personnes sont revenues dans leur village et l'ont trouvé couvert d'une sorte de fine poussière blanche douce au toucher. Les animaux, les vaches avaient des mouvements ralentis, ne mangeaient pas, n'allaient pas dans les champs. La même année, la population des régions proches du polygone fut témoin d'une expérience de bombe dont la puissance a dépassé de plusieurs fois toutes les précédentes. Il y eut un nuage en forme de champignon visible à environ 300 kilomètres de là. La ville de Semipalatinsk a été ébranlée comme par un tremblement de terre, les vitres des fenêtres ont explosé, les meubles avec la vaisselle ont été renversés. Cette fois ci, un grand nuage radioactif est passé au-dessus du village de Sargal, centre de la région de Karaul. Dans cette région les agglomérations petites et d'autres plus importantes ont été atteintes par la radioactivité à une distance énorme. On a appris par la suite que l'effet radioactif a atteint le lac Balkhach. On n'a pas pris de mesures. La population du centre régional de Karaul a été évacuée. 60 personnes sont demeurées sur place. Après l'explosion, on les pris comme groupe-témoin. On a effectué la dosimétrie des vêtements, des parties découvertes du corps, on a analysé plusieurs fois le sang, à des intervalles de plusieurs heures. Comme on le voit, on a fait une expérience prévue à l'avance sur des personnes. Les résultats de cette expérience sont encore secrets jusqu'à nos jours. Lorsqu'eu lieu la conférence scientifique en juillet 1989 à Semipalatinsk, la majorité de ces gens étaient morts. C'était la première bombe à hydrogène que l'on a fait exploser à une petite altitude. La puissance de l'explosion était de 470 kilotonnes. L'onde d'explosion a soulevé une grande quantité de terre mélangée avec des radionucléides et les a dispersé à des centaines de kilomètres autour. Une poussière de fines particules s'est élevée dans la stratosphère, ce qui par la suite a contaminé toute la planète (!) d'un substrat radioactif. La population du village de Sargal [ou Sarzhal], proche du polygone, a été atteinte par de très fortes doses d'irradiation.

L'onde d'explosion a soulevé une grande quantité de terre mélangée à des radionucléides et les a dispersés à des centaines de kilomètres autour. Une poussière de fines particules s'est élevée dans la stratosphère, ce qui par la suite a contaminé toute la planète (!) d'un substrat radioactif. La population du village de Sargal, proche du polygone, a été atteinte par de très fortes doses d'irradiation.

Atomgrad

La ville porte le nom de Kurchatov. Avant on l'appelait tout simplement "objectif" ou " terminal" avec le code postal de "Moscou 400". Atomgrad se trouve sur la rive occidentale de l'Irtych. La population à l'heure actuelle est de 30.000 personnes. La ville est séparée du monde extérieure par deux rangées de fil de fer barbelé. Pour y aller, il fallait passer par 3 contrôles. A l'intérieur, la ville est divisée en une série de sections. Un complexe très secret et des usines expérimentales qui servent aux préparations pour le polygone. Le dernier secteur est à 70-80 kilomètres de là, vers le nord-ouest de la ville. Auparavant, dans la période des expériences aériennes de l'arme atomique, on a construit sur le polygone d'expérimentation de vraies maisons, placé un appareillage de technique militaire, des tanks, des armes et d'autres objets. On y a gardé des animaux domestiques comme sujets d'expérience, et des chiens pour étudier la force de l'onde de choc et l'influence des irradiations. Pendant les expérimentations, l'épicentre des explosions se trouvait à 70-80 kilomètres de la ville. A l'heure actuelle, les expériences souterraines se font à 120/130 kilomètres de la ville. Nous avons demandé pourquoi on avait transféré les expériences souterraines plus loin de la ville de Kurchatov. Les dirigeants du polygone se sont contentés de hausser les épaules. Les ouvriers nous ont dit qu'ils en avaient assez de ressentir constamment des tremblements de terre : "il vaut mieux être un peu plus loin de cette saloperie". Plus loin d'Atomgrad, oui, mais tout près des habitants de la région d'Abaï. Maintenant, les fermes d'élevage du sovkhoze de Sargal sont situées à 6-10 km de la mine où se produisent les explosions.

On a commencé à construire Atomgrad en 1946, avec des détenus sous la surveillance attentive de Béria. Nous avons pu voir encore en 1957 ce que l'on appellait la maison de Béria, toute entourée de verdure. Quand aux baraques des détenus, elles ont subsisté jusqu'en 1955, puis on les a rasés. Cette ville isolée du monde extérieur comme disait Sakharov, " représentait une création assez étonnante de notre époque", une ville où les esprits les plus forts de notre pays : Sakharov, Kharitov, Seldovitch, créaient une arme d'extermination de masse, une ville qui était fière de ses résultats, mais qui oubliait complètement la destinée des gens qui habitait tout autour du polygone. Par la suite, Sakharov a écrit dans ses mémoires : " Les paysans des villages misérables tout autour voyaient une barrière de fils de fer barbelés qui embrassait un territoire énorme. On dit qu'ils avaient trouvé à cela une explication tout à fait originale : " l' on construisait un communisme expérimental ". Ce communisme expérimental présentait la symbiose d'instituts d'avant-garde de polygones d'expérience et d'un grand camp de concentration. Ce sont les détenus qui ont construit les usines, la base expérimentale, les routes, les maisons d'habitation des futurs usagers de cette ville. Les détenus eux-mêmes vivaient dans des baraques, allaient travailler en convoi gardés par des chiens policiers.

La ville de Kurchatov est encore appelée maintenant la ville des immortels. Ici il n'y a pas de cimetière et les archéologues dans des centaines d'années ne comprendront pas, et on ne comprend pas déjà actuellement, où disparaissaient les morts. Ici dans cette ville, on ne meurt pas et si cela se produit, on conduit le cadavre quelque part plus loin. Dans cette ville, beaucoup vivent jusqu'à un certain âge, puis devenus retraités, on leur donne un appartement dans une ville plus prestigieuse, par exemple au bord du Dniepr, dans la région de Dniepropetrosk.

La bombe à hydrogène

La première expérimentation de bombe thermo-nucléaire ou, comme on l'appelle également, à hydrogène, eut lieu en août 1953. Malenkov l'annonça à la session du Soviet suprême comme ayant une possibilité d'explosion équivalente à 150.000 tonnes de trinitrotoluène (dynamite). Le créateur de cette bombe fut Sakharov qui l'évoque dans ses mémoires.

Un journaliste témoin, Swiastoslaw Politin, décrit à quel point ils ont été projetés au loin sur le sol, le dos contre le mur, et que lui-même perdit connaissance. D'autres journalistes qui ont participé aux photographies et aux enregistrements de cet événement sont morts des suites d'irradiation...

La nourriture empoisonnée

En 1958-1959 les données de l'Académie des sciences de la République Kazakhe dans les lieux soumis à de fortes irradiations montrent que par exemple dans les fermes de produits laitiers de Sargal, il y a 70 fois plus de strontium 90 que dans la moyenne du pays. Il en est de même quand on analyse de la viande de mouton. Il y avait dans le sol de la région d'Abaïsk, de 25 à 60 fois plus de strontium que, par exemple, en Angleterre.

Le contenu en strontium 90 dans la viande de mouton était 2 fois plus élevé que dans l'intestin, ce qui montre que les substances radioactives s'accumulent dans l'organisme des animaux. Je me limiterai à dire que le territoire autour du polygone était pollué par des doses très élevées d'irradiations comprenant des radionucléides de longue durée comme le strontium 90, source d'irradiation béta, ainsi qu'un groupe d'éléments produisant une irradiation alpha. Depuis, il y a une baisse de la radioactivité du strontium 90 du fait d'une disparition naturelle mais les radionucléides qui restent continuent à accomplir tout un cycle biologique. Le contenu de strontium 90 dans la viande de mouton de cette région dépasse de 1 million de fois (!) la concentration limite acceptable pour le strontium dans les produits alimentaires. (750 à 1000 becquerels.)

De 1949 à 1963, il eut donc des quantités d'expérimentations. Dans certains cas il y eut une évacuation provisoire de la population mais les militaires n'ont pas tenu compte de la psychologie du paysan qui ne pouvait pas être tranquille quand les vaches n'avaient pas été traites et le bétail pas nourri. Donc, la nuit, les gens revenaient très souvent dans leur village, ils se cachaient dans la journée et pendant la nuit s'occupaient de leur élevage. D'autre part,
les militaires, comme on l'a déjà dit, ont laissé à Karaul, Kaïnar, jusqu'à 30, 60 personnes de la population locale, pour garder les biens et le bétail. Bien entendu, ces personnes n'ont pas été irradiés par 55,7 rads (comme le calcule les collaborateurs du polygone) mais par plus de 200 rads, ce qui suffit pour développer une maladie des radiations.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Dans l'ensemble, la radioactivité a diminué, mais certains isotopes particulièrement vivaces conservent encore leur activité. Ils ont pénétré dans le sol, dans les racines des plantes qui vivent quelques années. Je pense à des éléments comme le strontium 90, le zirconium 95, le césium 137, le carbone 14, le plutonium 239, le polonium 210, et le plomb 210. On n'a pas du tout étudié le plutonium et le plomb en qualité de métaux lourds s'accumulant dans les tissus osseux et quelques autres tissus de l'organisme. On ne sait pas non plus comment se passe l'accumulation dans l'organisme de la personne, dans la chaîne biologique végétale, animale, humaine.

Les habitants d'Australie occidentale qui se nourrissent de viande de kangourou et de brebis, et qui mangent les intestins, ont une irradiation interne dans des doses qui sont 75 fois plus élevées que les populations d'Europe. En effet, les moutons et les kangourous se nourrissent de végétaux qui accumulent le plomb 210 et le polonium 210. En plus, l'Australie se trouve à une distance du polygone d'essai des milliers de fois plus loin que les habitants de Sargal par exemple du polygone de Semipalatinsk.

La population de Tchoukotka et de tout le nord de la Russie ont également des irradiations internes par des nucléides radioactifs : strontium 90, césium 137, zirconium 95, plutonium 239 et la chaîne se fait à partir du lichen au rennes puis à l'homme. Cela s'accumule en grande quantité dans l'organisme. Un groupe de députés du Soviet suprême a fait une enquête dans la presqu'île de Tchoukotka et a découvert que la radioactivité de tout ce territoire avait doublée. On a découvert chez les Tchouks un accroissement du contenu du plomb 210 de 10 à 20 fois dans les os et de césium 137 100 fois supérieur à la moyenne de l'URSS. Ce qui a amené un accroissement de la morbidité, de tumeurs malignes, quelques formes ont même été augmentées de 10 fois, et un fort accroissement de la mortalité en particulier infantile, 70 à 100 pour 1000 enfants venus au monde. Au total la durée de vie moyenne de la population de ces lieux est maintenant de 45 ans.

En Suède, compte-tenu du danger de radioactivité après Tchernobyl, on a détruit presque entièrement les troupeaux de rennes, on a payé le prix de revient aux Lapons et pendant plusieurs années les Lapons ont reçu une nourriture gratuite. Durant deux ans, il fut interdit en Suède d'utiliser dans la nourriture de la viande de rennes sauvages et il est même interdit de nourrir les chiens avec cette viande.

Les mesures de radionucléides, sources de particules alpha dans les végétaux et les animaux, est un processus difficile et qui nécessite beaucoup d'attention. Les premiers à découvrir la présence de ces particules alpha dans le polygone, ce fut Stepanienko le 5 juin 1989 du coté de Sargal dans le sol à une profondeur de 20 centimètres. Le contenu est tel qu'il dépasse de 700 fois le niveau de fond et dans deux directions différentes la concentration limite acceptable. Il fait noter que, d'après les données radiobiologiques, on estimait que les particules alpha ont une activité biologique relative qui dépasse de 20 fois l'activité des rayons roetgen et des rayons gamma. Les derniers 10 ans, les nouvelles données expérimentales montrent qu'en réalité un équivalent biologique de l'efficacité de l'irradiation alpha dépasse de 180 fois l'efficacité des rayons gamma et roetgen. Aussi la concentration limite acceptable (PDK) de radionucléides irradiant les particules alpha dans les produits alimentaires, l'eau, le lait et d'autres liquides doit être de 100 fois inférieur à celle d'autres isotopes par exemple le strontium.En 1963, dans la couche de l'atmosphère proche du sol, le contenu en plutonium pulvérisé a dépassé le PDK de 2 ou 3 fois et selon certaines données 8 fois. Il s'agit de la concentration de plutonium dans la couche presque terrestre. Et personne n'a étudié comment ce radionucléide des plus nocifs va circuler dans l'air dans l'eau dans le sol, etc.

Ces dernières années, on a établi une relation directe entre l'importance des irradiations alpha et la fréquence des leucoses. La deuxième source de pollution de l'atmosphère, peu étudiée jusqu'ici est l'isotope C 14 qui constitue également un des produits les plus importants de l'explosion thermo-nucléaire. Sa demi-vie est de plusieurs millénaires.

Dans les expériences souterraines sur fond de température élevée, quand toute l'eau se transforme en vapeur sous l'effet d'une pression élevée, la vapeur radioactive explose, du carbone radioactif et du tritium se forment en quantité énorme particulièrement dans une expérience d'une puissance pouvant atteindre 150 kilotonnes. C'est un phénomène qui est apparu en 1955 quand le carbone radioactif s'est répandu en direction de Karkaralinsk et Kouvskogo. Mais on n'a aucune information sur la présence de cet élément au moment de l'explosion, et nous ne savons rien sur les conséquences.

Le polygone ignore ce problème et feint de croire que ni les particules alpha, ni le carbone radioactif ne se forment au cours des expérimentations souterraines ou au cours des expérimentations terrestres des engins nucléaires. Le polygone refuse également de donner des informations sur l'effet des ogives à base de plutonium plusieurs fois expérimentées dans les montagnes des Deguelen. Le polygone se tait après que Stepanienko, dont on a déjà parlé, ait découvert sur le secteur de Taïlan dans l'épaisseur du sol ces mêmes particules alpha et il y a beaucoup d'exemples de ce type.

La vérité sur la santé

Nous avons découvert peu à peu les énormes menaces que font courir à la santé les essais nucléaires. Ce fut un cheminement difficile que je connais bien pour l'avoir parcouru moi-même. Au début des années 50, notre pays a sérieusement préparé la population civile à la guerre atomique. Bien des ministères dont le ministre de la Santé ont pris dans leurs effectifs un radiologue. Dans les Universités et les Ecoles de médecine les étudiants des cours terminaux ont abordé de nouvelles disciplines: la radiobiologie, la médecine radiologique, dans des chaires et des services d'enseignement. En 1952-1953, en qualité de radiologue en chef du ministère de la Santé de la République kazake, j'ai eu à me rendre à plusieurs reprises à Semipalatinsk, pour prendre part aux expérimentations nucluaires. En fait nous n'avons pas pu dépasser les limites de Semipalatinsk et le vice-ministre de la Santé, Sarinov, et moi, nous avons passé des journées dans les hôpitaux et dispensaires de la ville. Le médecin-chef de l'hôpital local dans une de nos conversations nous a justement raconté qu'il avait rencontré quelques maladies inhabituelles qu'il pouvait maintenant observer dans des lieux d'habitation bien précis. A cette époque j'avais des informations assez détaillées sur la tragédie qui avait eu lieu à Hiroshima, sur la maladie des rayons, aussi ai-je porté une attention particulière aux symptômes que me décrivait ce médecin et j'ai trouvé une parenté avec la pathologie des radiations. La connaissance des histoires de ces maladies a confirmé les hypothèses. J'ai fait un rapport au ministre de la Santé de la République kazake qui a pris la décision d'organiser une mission d'étude de la population.

Il existait àl'époque ce que l'on appelait des radiomètres BP pour mesurer l'activité béta. Nous avons donc pris ce type de matériel durant une année nous avons parcouru tout le territoire de la région de Semipalatinsk et nous avons déterminé certaines zones de radioactivité élevée. Le polygone refusait de prendre contact avec nous et ne répondait pas aux nombreux coups de téléphone des autorités régionales. Dans les colloques et rencontres du ministère de la Santé, il fut décidé de vérifier l'état de santé des gens habitants dans les territoires où il y avait une radioactivité élevée. Dans la composition de notre première expédition, il y avait des collaborateurs de l'Institut médical d'Alma-Ata, c'était surtout des enthousiastes qui avaient décidé de sacrifier leur congé annuel et de travailler dans des villages éloignés dont les habitants avaient été soumis à l'irradiation. Deux étés, nous avons travaillé 2-3 mois avec le docteur Pchenitsina qui était un thérapeute important, devenue par la suite titulaire d'une chaire à l'Institut médical et qui était née dans la région de Semipalatinsk. Sa bonne connaissance de la langue et des moeurs kazakes ont créé une ambiance favorable pour son travail. La population avait eu également connaissance de son acte désintéressé quand en 1938 elle rejoignit dans un camp de concentration en Sibérie son mari Ourasbaïev, professeur de l'Institut de médecine, jugé comme ennemi du peuple.

Mia Ricova, nièce de Ricov, ancien président du Sovnarkom de l'URSS, s'occupait des études sur le sang dans les conditions les plus difficiles. Le médecin chargé de la chaire de neuropathologie, Sophia Priatkina, a collaboré en tant que neuropathologiste. Nous avons eu 2 saisons avec nous le médecin radiologue Azadan Konovanov, petit fils du militant populiste exilé de Saint-Petersbourg dans nos régions au XIXème siècle. Ainsi nous sommes arrivés à former une expédition essentiellement composée d'éléments particuliers de l'Intelligentsia. L'expérience de nos deux années de travail intense a montré la difficulté pour une équipe peu puissante de monter l'existence d'une pathologie des radiations.

Lors de notre première rencontre avec le premier secrétaire du parti de la région de Semipalatinsk M.C.Soujikov, le représentant du polygone a donné lecture d'une déclaration préparée à l'avance comme quoi tous les symptômes et syndromes que nous avions découvert n'étaient que la manifestation d'une insuffisance en vitamines, la conséquence d'une brucellose, très répandue dans la population, d'une tuberculose etc.

Nous avons perdu cette première rencontre. Nous n'avions pas de données sur le pourcentage des maladies dans la population, ni sur les vitamines dans l'alimentation etc.

A notre retour à Alma-Ata, nous en avons informé notre direction et à l'initiative du président de l'Académie des Sciences de la République kazake, l'académicien Satpaïeva, il fut décidé de créer une équipe complète dotée d'un matériel moderne. Il fut créé un secteur de radiobiologie au sein de l'Institut de pathologie et il fut proposé à cet Institut de mobiliser tout le collectif pour ce travail. Cette décision permit de compléter réellement l'expédition par des spécialistes, des médecins de presque tous les profils, de créer un laboratoire mobile de radiodosimétrie puissant. Nous n'eûmes pas beaucoup à faire pour convaincre le directeur de l'institut de pathologie Atsabarov. Ce directeur a laissé de coté une thèse de doctorat qu'il avait presque achevé et il a créé en très peu de temps un collectif avec beaucoup de subdivisions.

De 1954 à 1960, nous avons pu soumettre la population de cinq régions à un examen approfondi.

Une mission

Ainsi dans les deux années 58 et 59, la population eut à son service des spécialistes hautement qualifiés de l'Institut de biophysique du ministère de la Santé de l'URSS et même un certain nombre de collaborateurs du polygone. Plus de 8.000 personnes furent l'objet de recherches médicales et une partie a été contrôlée deux fois.

Les examens portèrent sur les habitants des 3 régions contigues au polygone: Abaïski, Janasemeïski Beskaraïski et 2 régions témoins, Tchoubartaïski et Baïanaouski. Ces groupes témoins et les groupes étudiés étaient analogues par leur composition nationale, leur situation socio-économique et d'autres indices. L'expédition comprenait des radiologues du Kazakstan de l'Institut de biophysique du ministère de la santé de l'URSS.

Les résultats des recherches qu'ont mené ces spécialistes coïncidaient dans une série de cas avec les données du polygone mais assez rapidement les résultats obtenus montraient des doses supérieures à celles des spécialistes de la direction militaire.

Pellagre, etc

Les résultats de nombreuses recherches ont été rapportées en mars 1963 à la Conférence scientifique du ministère de la Santé de l'URSS avec la participation de représentants du polygone, du ministère de la Défense et de l'Académie des Sciences de la République kazake.

On a pu montrer qu'il y avait souvent une atteinte cutanée des parties découvertes du corps, et que, faute de phénomènes analogue dans la pratique médicale, le professeur Babaïnts définit comme une pellagre dermique, autrement dit comme un syndrôme analogue à la pellagre. Ce syndrôme comprenait une hyperpigmentation des parties découvertes du corps, une hyperkératose. Ces signes se rencontrent 10 à 20 fois plus souvent à Kaïnar, 5 à 10 fois plus souvent à Sargal et à Dolon que dans le village témoin de Tchadre (région de Baïnaïlogo) Ce qu'il y a de plus étonnant est que ces atteintes inhabituelles des téguments ont été observées chez les habitants permanents de Dolon, 2 à 5 fois plus souvent que chez les habitants de Dolon arrivés dans le village après 1951. Les dermatologues de l'expédition ont remarqué avec étonnement la fréquence des atteintes des cheveux sous forme de chute irrégulière et d'une sorte d'amincissement des cheveux d'une friabilité, ainsi que des dystrophies des ongles. Ces symptômes apparaissent 2 à 3 fois plus souvent dans les villages pollués que dans les villages témoins. Le professeur Babaïnts qui était à la tête du groupe des dermatologues ne pouvait expliquer pourquoi l'atteinte des cheveux se rencontrait beaucoup plus souvent chez des jeunes. Parmi les vieillards, il n'y avait pas un seul cas de chute de cheveux.

Lorsque le professeur Babaïnts m'a exposé ce problème, quelque chose m'est devenu subitement clair: la génération plus âgée porte en permanence des chapeaux, en général de fourrure, alors que les jeunes imitant les citadins n'ont pas de couvre-chef et ils le paient par une chute des cheveux. Les neurologues, les thérapeutes et autres spécialistes ont découvert toute une gamme de symptômes comme l'asthénie, l'hypotension dont la fréquence dans les régions examinées était de 5 à 6 fois plus élevée que dans les régions témoins. Un habitant sur deux à Kaïnar et Sargal souffraient d'une pression artérielle basse, de faiblesse, d'apathie. La pathologie sanguine était également nettement exprimée. Par exemple, la baisse de la coaguabilité s'observait chez 90% des personnes examinées et 10% dans les régions témoins. La population de Kaïnar et de Sargal souffrait de toute évidence d'atteinte des vaisseaux capillaires et des petits vaisseaux, ce qui s'exprimait par une diminution de leur perméabilité et une fragilité. Ainsi nous avons pu établir un accroissement certain de la morbidité de la population des villages contigus au polygone. Certainement, les symptômes que nous avons énumérés ne sont pas seulement ceux des maladies des radiations. Ils peuvent être, dans certaines conditions, une conséquence d'un déficit vitaminique, de déficits de protéines ainsi qu'une conséquence de tuberculose et de brucellose très fréquente chez les Kazaks. Mais dans les régions témoins, avec les mêmes conditions de moeurs et de nourriture, avec la même fréquence de tuberculose et de brucellose, ces syndromes sont deux à trois fois plus rares.

Le mystère de Kaïnar

C'est alors qu'apparu le terme de "mystère de Kaïnar", un nouveau phénomène auquel il faut donner une explication scientifique, une morbidité élevée, tout à fait semblable à la pathologie de l'irradiation sans confirmation radiométrique, qui n'a pas été élucidée. A l'époque, on peut dire qu'il n'y avait surtout pas de désir de découvrir ce mystère. Tout était sous couvert du Comité de Sécurité d'Etat et personne n'avait envie de prendre des risques en s'occupant de Dieu sait quel Kainar.

Dans une conversation privée, l'Académicien Lebedinski, chez lui, m'a conseillé d'être prudent, sans quoi je pouvais perdre non seulement ma carrière mais aussi la vie. Il y avait dans ses mots beaucoup de vrai. Une année auparavant, durant un séjour à Moscou, je m'étais arrêté dans un appartement privé; j'ai vu venir un collaborateur du KGB qui m'a déclaré que je ne devais pas quitter Moscou sans prévenir quelqu'un. Il ma donné alors un numéro de téléphone. Bien sûr, j'ai eu très peur et je suis allé aussitôt au Comité Central du Parti communiste de l'URSS sur la vieille place pour avoir une audience avec le responsable-adjoint du secteur de la santé. Je suis resté jusqu'au soir dans l'immeuble du Comité Central, la nourriture y était excellente et c'est seulement le soir que mon protecteur dit que tout était en règle et que je pouvais continuer à travailler. Voilà de quoi il s'agissait: peu de temps avant, la BBC avait transmis une brève information sur une certaine expédition qui soit-disant aurait découvert dans la population locale des signes de maladie nucléaire. Nous-mêmes, nous n'écoutions pas la radio et ne savions pas comment l'information était parvenue à Londres. Selon cette émission, des nuages radioactifs avaient migré vers des lieux très habités en suivant un certain corridor choisi par les expérimentateurs, mais la direction des vents, les pluies, pouvaient avoir modifié le parcours du nuage radioactif. C'est ce qui se produisit la première fois en 1949 quand, à l'inverse de ce qu'on attendait, une trainée radioactive s'était répandue à l'est du polygone avec un triplement de la dose limite qui est de 160 rads. Il en fut de même en 1951 et 1953 et chaque fois les produits radioactifs, au lieu de se diriger conformément aux prévisions, tombaient de façon imprévue sur des points habités créant un niveau radioactif dépassant le niveau acceptable.

Tout ceci était proche de la vérité.
Encore en 1952-1954, nous avions informé à plusieurs reprises le Comité Central du Parti communiste, par l'intermédiaire du Premier secrétaire à Semipalatinsk, Soujikov, du fait qu'une dose de 50 roetgens dépassait le seuil de tolérance de l'organisme (d'un enfant ou d'une mère allaitant) particulièrement lorsque l'effet se produit sur un grand groupe de personnes ayant des conditions sociales et traditionnelles de vie et de nourriture insatisfaisantes. Or c'est seulement en 1956 que le Ministère de la Santé de l'URSS établissait que la dose limite acceptable était de 5 roetgen, la diminuant de 10 fois d'un seul coup.

Prenons un autre exemple: en 1954, une commission gouvernementale comprenant Youri Israel, président du Comité d'hydrométéorologie, Avetik Bournazian et d'autres personnalités, donna son approbation préalable au projet d'explosion "pacifique" sur la rivière Tchagan pour y créer un barrage et une retenue d'eau [un immense lac fut créé, connu sous différents noms : lac atomique, lac Chagan ou lac Balapan] qui ne présentaient aucun intérêt économique. Ce projet aboutit à la formation d'un creux d'une profondeur de 200 mètres avec une largeur de 6 à 800 mètres et des déblais d'une radioactivité élevée. Depuis, ce lac artificiel sert de source à des radiations. A la conférence de l'Institut de Biophysique du Ministère de la Santé de l'URSS en février 1961, les collaborateurs du polygone firent savoir que la pollution radioactive de Kaïnar s'était faite en 1956. Cela correspond avec les témoignages des habitants qui en juin, durant la moisson, ont observé durant toute la journée une large bande de nuages qui bougeait lentement au dessus du village. Il en tombait une poussière qui se posait sur la surface du corps et qui ressemblait à du ciment. Selon les informations du polygone ce nuage radioactif se mouvait avec une rapidité de 10km/heure ce qui coïncide avec les observations des habitants du village. L'expédition de l'Académie des Sciences de la République kazake découvrit des particules radioactives sous forme de petits grains d'un diamètre de 2 à 3 millimètres dans le sol, à une profondeur de 20 centimètres. En 1959, les mesures ont montré une radioactivité du sol de 0,2 curies /km2 rien qu'au compte du strontium 90. Dans les documents officiels du polygone, à cause de la pollution qui se produisit en 1956, la population de Kaïnar a reçu une dose de 7 rads au compte de l'irradiation externe.

Cinq tirs d'excavation (ou de cratère) ont été pratiqués sur le polygone de Semipalatinsk et relèvent du programme de tirs à usage pacifique qui en a compté 124 au total répartis à travers l'ensemble de l'URSS.

Par la suite, en 1989, le colonel Tourapin, qui commanda en son temps la surveillance de la radioactivité du polygone, révisa les données initiales et indiqua la possibilité que la population ait reçu 41,5 rads d'irradiation externe. Selon nos calculs, la population de Kainar, autrement dit 1.800 à 1900 personnes, dont 45 % d'enfants, a été soumise à de 180 à 200 rads, ce qui explique la morbidité élevée des habitants de ce village. Ainsi durant 25 ans, 214 personnes sont mortes de tumeurs malignes, représentant 449 pour l00 000 de population. C'est 2,5 fois plus élevé que la moyenne du Kazakstan. Durant ces années l4 personnes sont mortes de leucose , autrement dit 28 pour 100.000. Cependant, d'après les données de Bourenine (du Centre scientifique d'Oncologie de l'URSS) la morbidité de leucose représente 4,7 pour 100.000 personnes dans la région de Semipalatinsk, 5,2 par 100.000 dans le Kazakstan et 9,2 dans toute l'URSS. Ainsi, à Kaïnar, les atteintes par leucose sont 3 fois plus élevées que dans l'ensemble du Kazakhstan.

Durant ces années, on a noté à Kainar 20 cas de malformations, ce qui dépasse de beaucoup les indices d'autres régions. Néanmoins les collaborateurs de la région affirmaient avec obstination que la dose cumulée d'irradiation reçue par la population de Kaïnar ne dépassait pas 7 à 10 rads. Selon les conceptions qui s'étaient développées les années précédentes, une telle dose ne pouvait être la cause de malformations pathologiques. Ainsi la conférence aboutit à une impasse. Le sage Académicien André Lebedinski déclara que la science rencontrait un phénomène nouveau et l'appela le mystère de Kaïnar. Mais ce phénomène n'était pas tant un mystère que la conséquence d'une imperfection dans les méthodes de dosimétrie. Au début des années 70, j'avais encore rencontré le colonel Tourapin, commandant du secteur d'étude de la pollution radioactive. A ce moment, il était démobilisé et me raconta une histoire étrange et triste sur les erreurs faites dans les mesures du niveau d'irradiation dans les années 50. Il avait vu que, pour ramasser de la poudre radioactive durant ces années, on utilisait le filtre de Petrianov qui retenait la cendre et d'autres particules de forte dimension à partir desquelles on déterminait le niveau de radioactivité. Mais, par la suite, il apparut que ce filtre ne convenait pas pour mesurer la poussière radioactive et les aérosols qui se distinguent des cendres par une charge électrique superficielle plus élevée. Par conséquent les micro-particules, en particulier celles se trouvant dans la composition d'aérosols, passent à travers ce filtre, d'ou la sous-estimation de la pollution radioactive. La deuxième erreur fut que la mesure de la radioactivité avait été faite à une altitude de 3 à 500 mètres et davantage à l'aide de filtres placés sur des avions volant à grande vitesse derrière le nuage radioactif. Mais dans la vie le rayonnement se produit autrement: de petites particules radioactives, particulièrement dans un état d'aérosols, se concentrent dans la couche de l'atmosphère proche de la terre, à un niveau de 0,5 à 2 mètres de la terre, c'est à dire le niveau où l'homme respire. Les éléments qui se sont déposés sur le sol sont portés par le vent à cette même hauteur.
Le colonel Tourapin fit des calculs et des re-calculs et en vint à la conclusion qu'après l'essai fait en 1951, la population de Kaïnar pouvait avoir reçu une dose non inférieure à 41 rads durant la première semaine et peut-être même davantage. Il me semble que l'on est arrivé à convaincre le colonel que cette dose est minorée et que la population de Kaïnar, autrement dit près de 2.000 personnes, a reçu selon toute évidence une dose de 150 à 200 rads. C'est ce que montre la morbidité élevée à Kaïnar qui correspond à celle observée dans les villages de Dolon, Besteren, dont la population a reçu une dose supérieure à 160 rads. En outre, même en 1958, l'expédition de l'Académie des Sciences de la République kazake a découvert, à une profondeur de 0,5 mètre dans le sol de Kaïnar des microparticules allant jusqu'à 2 mm et ayant une radioactivité élevée. Il est possible que ce soit une implantation faite plus tardivement sur laquelle nous n'avons pas d'information.

Une bombe à action lente

Incontestablement, du moment que les expériences sont arrêtées, le danger immédiat de radioactivité, tel qu'il existait auparavant, a disparu. Mais le matériel radioactif, accumulé pendant les 14 années précédentes, continue d'exister. Maintenant, on voit apparaître les conséquences lointaines, des effets mutagènes, et de cancérogène, ainsi que l'accélération du vieillissement. Un exemple de l'action mutagène de la radiation est la multiplication par 2 du rétinoblastome dans toute la région dans les deux décennies de 1960 à 1969 et de 1970 à 1979. (Données du Pr. Teterina). D'importants spécialistes en psychiatrie de Moscou, Alma-Ata et Semipalatinsk notent un accroissement de maladies psychiques de 1970 à 1988 de 48,4 %, ce qui est deux fois supérieur à la moyenne dans la République. Dans les régions proches du polygone, le retard intellectuel apparaît de 2 à 5 fois plus souvent que dans la moyenne du pays.

Un des résultats à long terme des radiations est le vieillissement précoce qui se manifeste entre autre par la fréquence des cataractes. Comme l'ont montré les recherches d'un groupe d'ophtalmologues dans la région témoin de Koklekta, la cataracte s'est rencontrée 5 à 6 fois moins souvent que chez les personnes soumises en leur temps à l'irradiation.
A Sargal et à Kaïnar, 1 personne sur 4 est atteinte de cataracte. Le médecin-chef du dispensaire anti-brucellose, Boris Goussiev, a indiqué à un groupe de députés du Soviet Suprême de l'URSS en janvier 1990 que parmi les personnes irradiées prises en considération, il y a à coup sûr des manifestations de vieillissement précoce. Ainsi. l'artériosclérose et d'autres signes accompagnant la vieillesse apparaissent prématurément dans 25 % des cas. Non seulement à Janacemieski mais dans d'autres régions voisines du polygone nucléaire, il y a un niveau élevé de malformations congénitales. Ainsi, selon les données d'un des services de préventionde la région de Semipalatinsk, la mortalité des enfants de moins de 15 ans, à la suite de malformations a augmenté de 3 fois ces dernières années (1985-1988) dans les régions de Abaïsk et de Beskaraïsk. Ce sont des régions d'élevage, on n'y cultive pas de céréales, par conséquent on n'est pas intoxiqué par des engrais chimiques ou des pesticides. Dans la région, il n'y a pas d'industrie : l'effet d'un facteur chimique nocif est également à exclure: il n'y a donc qu'une seule cause.

Le polygone garde le silence sur les régions autour de Karaganda. Aucun des membres des nombreuses commissions gouvernementales ne daigne se préoccuper de cette région, comme si elle n'existait pas, alors qu'on sait que la population de Kouvsk, de la région de Karaganda, a été soumise à une irradiation massive durant toute la période d'expérimentation des missiles nucléaires. Maintenant, nous récoltons une riche moisson de tout ceci.
Ainsi à Egindiboulak, dans une population de 19.500 personnes, il y a 30 enfants et 267 adultes présentant une arriération mentale dont 72 sous une forme grave qui les libère du service militaire.

Les tumeurs malignes

Il est universellement connu qu'il n'y a pas de niveau de seuil pour l'apparition de tumeurs malignes. Autrement dit la radiation induit l'accroissement de tumeurs pour la dose la plus minime. En même temps, il existe une relation linéaire entre la fréquence d'apparition de tumeurs malignes et la grandeur de la dose de la radiation. Pour des doses élevées, les tumeurs apparaissent dans les 5 premières années après l'irradiation et en premier lieu dans les tissus du système sanguin: leucémies, leucoses. Rappelons encore une fois que la première explosion d'une bombe nucléaire avec une pollution d'un territoire étendu vers le sud-ouest du polygone s'est produite en 1949 au dessus de lieux habités: Dolon, Mostik, Besterek, etc. Pour autant qu'il m'en souvienne, la dose d'irradiation externe était selon les données du polygone de 160 rads par mois.

En 1951, 1952 et 1953, une situation analogue comme nous l'avons démontré, s'est créée dans la région du sud-ouest du polygone, Kaïnar Sargal, Karail et autres points habités, qui furent irradiés et la dose de radiation au compte de l'irradiation externe était de 60 rads, compte-tenu du déplacement des habitants. Les personnes qui sont resté sur place ont reçu environ 200 rads si bien que 20 ans aprés la première explosion dans la région de Semipalatinsk
en 1961, on note une fréquence élevée de formations malignes: 125,5 pour 100.000 personnes, ce qui est de 35,5% supérieur à la moyenne générale du Kazakhstan.

Dans les années 50 on n'utilisait pour ainsi dire pas de produits chimiques dans l'agriculture dans la région de Semipalatinsk, l'industrie n'était pas suffisamment développée et la nature était pure. L'Irtych était large et avec beaucoup d'eau. Par conséquent la cause fondamentale de l'accroissement des tumeurs malignes dans la région sont les déchets radioactifs résultant des expériences terrestres et aériennes. Ceci est confirmé par les données du Pr. P.I. Bourénine du Centre oncologique de l'URSS et du Pr. Boris Goussiev, médecin-chef de ce qu'on appelait le dispensaire anti-brucellose. Ces auteurs ont été chargés par la commission inter-institutionnelle d'étudier le niveau de mortalité du aux tumeurs malignes chez les habitants des endroits peuplés atteints par les nucléides radioactives. Ils ont conclu qu'il y avait une augmentation importante du risque des tumeurs malignes en fonction de la proximité de ces endroits par rapport au polygone.

Durant la décennie qui suivit, dans la région de Semipalatinsk on vit se poursuivre un accroissement de mortalité par les tumeurs qui atteignit
en 1970 171,7 pour 100.000 habitants ce qui dépasse de 11,2 % le taux de l'ensemble de la République.

Dans les années 60, dans la région de Semipalatinsk, 1700 personnes ont été atteintes et sont mortes de tumeurs malignes. Dans les décennies 70, 1100 personnes. Ces 2.800 décès en deux décennies peuvent être rapportées à la catégorie des morts provoquées par l'effet des radiations. Le Comité de protection contre la radioactivité de l'URSS dont le président est l'académicien L.A. Idin a prédit les conséquences de l'accident de Tchernobyl en partant d'un calcul de 100 % de réalisation dans les 30 années après l'irradiation. La dernière expérimentation aérienne de l'arme atomique provoquant une irradiation évidente de la population fut effectuée en 1963 et par conséquent durant 26 ans on observera complètement l'effet cancérogène des radiations. Et maintenant, vers la fin du délai dangereux, la morbidité par les tumeurs malignes autour du polygone devrait aller vers une diminution. ( en l'absence d'autre facteur cancérigène chimique, toxique, etc.) Mais l'analyse de la morbidité des tumeurs malignes dans la régions de Semipalatinsk indique que cette tendance n'apparaît pas. Au contraire, la morbidité s'accroît bien que un peu plus lentement que dans les années 70. Elle est,
en 1988 de 188,9 dans l'ensemble de la région, 172,2 dans celle de Beskaragaisk, 218 dans celle de Janasemeiski, pour 100.000 habitants.

On peut observer l'effet néfaste des radiations par l'
exemple de Kainar. En 1960, la population y était de 1500 personnes et en 1988 elle était de 2.540 dont plus du tiers étaient des enfants. En 28 ans, dans ce petit village, 214 personnes sont mortes de tumeurs malignes, ce qui représente 449 pour 100.000. C'est un pourcentage gigantesque. En 28 ans dans ce sovkhose 14 personnes sont mortes de leucoses autrement dit 28 pour 100.000.

Le collaborateur éminent de VONC de l'Académie des Sciences médicales de l'URSS, le Dr. M.A. Boulgoulian, avec un groupe de scientifiques, a mené deux études indépendantes sur la morbidité et la mortalité dues à des tumeurs malignes dans la régions de Semipalatinsk. Voilà ce qu'écrit le député au Soviet suprême de l'URSS Joumatova, qui
en 1990 se rendit avec d'autres députés dans la région du polygone:

" Ce que j'ai vu dans le village de Znamienka situé à 30 kilomètres du polygone m'a ébranlé. Le soir je ne pouvais m'endormir, j'avais devant les yeux des enfants intellectuellement retardé, jusqu'à l'absence totale de possibilité de penser. Ce n'est pas un, ce n'est pas deux, c'est près d'une dizaine de gosses d'âges différents alors qu'il y a 1500 habitants en tout dans le village. Dans les chambres de malades, nous avons vu des enfants avec des malformations congénitales, des troubles de croissance. Au début, on s'est méme mis à douter: est-ce que la direction locale n'a pas ramassé des villages les plus proches tout les enfants retardés, psychiquement et physiquement ? Seulement les documents officiels confirment que le retard mental et la maladie psychique dans cette région dépassent de deux fois, deux fois et demi, les indices de la République dans son entier. C'est ce que nous a fait savoir le médecin-chef de la clinique psychiatrique régionale de Tcherbakon"

Le médecin-chef de la région de Jenasemeiski, V.I. Fidlimonov, informe en ces termes les membres de la commission des députés du Soviet suprême : "
Les malformations congénitales dans la région sont de 48 pour 1000 nouveaux-nés et dans les villages de Znamenka et de Tchagan situés à 20 et 30 kilomètres du polygone, ils sont encore supérieurs. Il y a ici beaucoup d'enfants nés avec des anomalies qui ne sont pas déclarés pour des raisons morales et éthiques. A Kainar (1330 h. en 1960 et 2500 en 1988), il y 20 cas d'anomalies congénitales dans les derniers 10 ans. D'aprés les données de l'Institut kazakh de pédiatrie, en 1988, les malformations congénitales sont 2,5 plus nombreuses que dans le nord du Kazakhstan".

Dans cette région, on a relevé des
pourcentages de suicides élevés. Ainsi dans le village de Kainar situé à 60 km du polygone, dans ces 8 dernières années, de 1981 à 1988 , 22 personnes en ont fini avec la vie par pendaison et la moitié de ces 22 personnes sont nées dans la période 1952-1965. Les générations plus agées de Kazaks ne savaient même pas ce qu'était le suicide. Les habitants de ce village sont atteints de tumeurs malignes deux fois et demi plus souvent que dans la moyenne du Kazakstan. A l'heure actuelle, les enfants de ceux qui en leur temps ont été soumis à l'action des radiations souffrent d'un déficit d'immunité. Toutes les maladies infectieuses qui les atteignent sont extrêmement graves et prennent une forme chronique durable. En dix ans, de 1978 à 1988, les maladies thyroidiennes connaissent un accroissement: à Sargal, il est de 5%, à Vladimirovka de 40 %.

L'irradiation de la progéniture

L'irradiation ionisante exerce une influence sur l'hérédité, sur l'acide désoxyribonucléique où sont concentrés des milliers de gènes dont chacun assure la synthèse de certaines protéines assurant le métabolisme, la rythme et l'équilibre de l'organisme.

Les principaux radiologues du monde considèrent qu'une des cibles les plus fragiles aux faibles doses de radiations sont les cellules reproductrices de l'homme très sensibles à l'effet des radiations. Durant la vie du patient, cela se manifeste sous forme de stérilité temporaire ou constante, la non-fécondité, d'une certaine manifestation d'impuissance, ainsi que par l'altération de l'appareil chromosomique. On sait depuis longtemps que la radiation ionisante est un puissant facteur cancérigène.
Dans le premier quart de notre siècle, 338 médecins et physiciens, les premiers à travailler sur les substances radioactives ont présenté des cancers et ont payé la connaissance des rayons X de leur santé et de leur vie. Au nombre des victimes il faut compter le lauréat du prix Nobel Maria Zkladovska Curie. C'est pourquoi l'augmentation de la morbidité par tumeurs malignes dans la région de Semipalatinsk n'est pas surprenante. Des atteintes des cellules reproductrices mâles ou des cellules ovariennes des mères sont provoquées sous l'effet des radiations Ces troubles peuvent-ils provoquer le cancer, le retard intellectuel, l'oligophrénie, des maladies du sang et des maladies du psychisme dans les générations suivantes? Nous allons essayer de répondre à cela. Chez les enfants d'Hiroshima, on n'a pas trouvé de développement de tumeurs cancéreuses. Les spécialistes l'expliquent par le fait que le choc des radiations s'est produit en une fois durant un temps extrêmement court. Les radiobiologistes savent que les cellules des embryons sont plus sensibles à une dose répétée qu'à une dose unique. Les expériences sur des souris faites par des scientifiques à Hiroshima ont montré qu'avec une irradiation chronique à une dose de 360 à 5040 milliSiverts (3,6 à 50,4 bers) on a observé des tumeurs dans le poumon et d'autres organes; les leucémies se sont beaucoup accrues. La preuve la plus convaincante de l'influence d'une irradiation chronique à petites doses a été obtenue en Grande-Bretagne en observant des personnes travaillant dans des centrales nucléaires. Dans la région de Sellafield depuis 1947 il existe une installation atomique. Le Pr. Martin Gardner a analysé 107 cas de maladies du système hémolymphatique chez des personnes de plus de 25 ans. Dans les années 1950-1985. Les pères de ces personnes avaient été irradiés avec des doses de 10 à 100 milliSiverts, c'est à dire de 1 à 10 bers durant le temps de leur travail. L'auteur a montré une dépendance directe entre la dose d'irradiation des pères et la fréquence des maladies des organes hémolymphatiques chez les enfants. Ainsi lorsque les pères reçoivent avant la conception une irradiation supérieure à 100 milliSiverts, (10 bers) le risque de morbidité chez les enfants s'accroît de 6 à 8 fois. Si les pères sont soumis à une irradiation au cours des 6 mois avant la conception, même à des doses insignifiantes de 10 milli-siverts (1 ber), ils accroissent les risques de 4 à 5 fois. Le Conseil national de la protection contre les radiations en Angleterre a examiné le problème et a accru les exigences en diminuant la dose acceptable jusqu'à 1,5 ber/an.

Comparons donc avec la région du polygone de Semipalatinsk où près de 200.000 personnes ont reçu une dose supérieure à 10 bers. Les enfants de toutes ces personnes risquent de présenter des leucoses et d'autres maladies génétiques avec une fréquence de plus de 6 à 8 fois.

Aujourd'hui

La fréquence des troubles psychiques dans la région de Semipalatinsk est de 2 fois supérieure à celle d'autres lieux ; dans les régions contigues au polygone, la morbidité psychique et l'oligophrénie sont encore supérieures: 2 à 3 fois plus que dans l'ensemble du pays. Le taux de maladies psychiques grandit au fur et à mesure que l'on s'approche du polygone. Le Pr.Alimkhanov a fait une analyse de la morbidité en 1987 en fonction de la distance entre les points d'habitation et le polygone. Dans les lieux situés à moins de 120 km. du polygone c'est à dire Sargal, Kainar, Abral, Sabraldak, Medey, Akboulak, les maladies psychiques sont de 1,33 % (144 pour 10962 h.). Dans les régions distantes de 120 à 160 kilomètres du polygone, il y a seulement 0,78 % de malades psychiques, autrement dit 124 sur 15777h. soit deux fois moins. D'après les données du Pr. Alimkhanov, l'oligophrénie constitue une grande partie de ces maladies psychiques. On la rencontre le plus souvent chez des gens âgés de moins de 40 ans, donc nés après 1950.
Le retard intellectuel en 1987 dans toute la République représentait 34 cas sur 100.000h.; dans la région de Semipalatinsk, 52,3 sur 100.000h. Rien que en 10 ans, 1970-1980, la débilité ou d'autres formes de retard intellectuel se sont accrus dans la région de Semipalatinsk de 51 % à 66,8 %. En 1985 dans la région d'Abaisk, le retard intellectuel représente 60% de toutes les maladies psychiques et dans la région de Beskarakaisk 81 %.

"Personne ne nous a parlé de radiations», affirme Ludmilla Chakhvorostova, qui vivait à Dolon. Aujourd'hui, 80% des 1 500 000 habitants de la région souffrent de déficiences immunitaires. Cancers et malformations sont fréquents. Nés dans les années 1950, les deux fils de Ludmilla sont des handicapés mentaux.

Etudiant la fréquence des maladies psychiques dans la région de Semipalatinsk, le Pr. Alimkhanov a trouvé une augmentation brutale, explosive chez les personnes nées après 1949. Ainsi l'oligophrénie s'est accrue de 10 fois, l'épilepsie de 5 fois. Les 3/4 de ceux qui sont recensés comme malades mentaux dans la région de Semipalatinsk sont des personnes nées après le début des expériences d'armes atomiques sur le polygone. L'oligophrénie varie d'un état de débilité totale à un léger état de démence. La statistique inclut seulement ceux qui sont recensés dans les établissement psychiatriques ou qui sont des réformés militaires. Nous n'avons pas d'information sur la quantité d'enfants retardés à l'école en raison d'une légère oligophrénie. Beaucoup de ces jeunes gens souffrant de différentes formes d'oligophrénie peuvent avoir ou auront des enfants et qui probablement hériteront de ce déficit congénital. On ne voudrait pas prononcer le terme de génocide mais il est difficile de caractériser les conditions de vie qui se sont élaborées dans cette région par un autre terme. Les psychiatres de la région de Semipalatinsk ont mis des années à être certains de l'influence immédiate du polygone atomique, des expériences qui y ont été menées, sur le psychisme et sur la fréquence des maladies psychiques. Il semble que plus le point d'habitation est proche du polygone, plus il y a de malades mentaux. Ces observations ont été confirmées et rapportées par le Pr. Alimkhanov au congrés qui s'est tenu en mai 1990 à Alma-Ata. Le congrès s'appelait "les électeurs du monde contre l'arme atomique". Les participants au congrès ont été particulièrement impressionnés par les chiffres.

Un groupe de psychiatres de Semipalatinsk (V K Kadikov, V P Tchoukin) a établi que près de 15 % des enfants et 41 % des adultes qu'ils ont examiné vivant au voisinage immédiat du polygone souffrent de différentes formes de troubles neuro-pathologiques alors qu'à Kokpektinsk la région témoin, l'indice n'est que de 3,3 % chez les enfants et 5 % pour les adultes. Le retard intellectuel dans les régions de Abaisk et de Beskaragaisk est de 2 fois et demi à 3 fois supérieur aux indices de la République.

Les maladies psychiques dans le village de Zlamenka ont augmenté, passant de 63 cas sur 100.000 en 1975 à 230 en 1988, autrement dit une augmentation de près de 4 fois en quelques 12 ans. Les maladies psychiques dans le village de Tchagan à 10/15 km du polygone ont évolué les 3 ou 4 dernières années de la manière suivante: le nombre de retardés mentaux ou souffrant d'autres maladies psychiques a augmenté de 3 fois: 450 cas pour 100.000.

Est-il facile de se débarasser de la vie ?

Le stress ininterrompu lié aux expériences, l'asthénie, la détérioration de la santé du fait de la diminution de la capacité de résistance générale de l'organisme, les troubles génétiques, l'hérédité de parents soumis auparavant à des irradiations intenses, tout ceci pèse lourdement sur le psychisme des jeunes générations. N'ayant pas d'expérience de la vie et de solidité, bien souvent, jeunes gens et jeunes filles deviennent indifférents non seulement à leur avenir mais à ce qu'ils ont de plus cher, la vie elle-même dont ils se séparent aisément; J'ai déjà dit que, pour les représentants de la vieille génération kazake, traditions religieuses et sens des responsabilités devant la famille et devant les ancêtres, les rendaient peu enclins à mettre fin à leurs jours, quelque soient les circonstances. En langue kazake, il n'y a même pas de mot pour qualifier le suicide. Dans les derniers 10 ans, le fait de se donner la mort est devenu habituel dans cette région. Comme on l'a établi, parmi les gens ayant vécu à proximité immédiate du polygone, le suicide se produit 5 fois plus souvent que parmi les habitants de lieux plus éloignés du polygone alors que les conditions de moeurs, d'alimentation etc, ne se distinguent guère à moins de 100 km de là.

Le prix du dommage subi

J'affirme qu'à l'heure actuelle chaque habitant de la région de Semipalatinsk perd 3 années de sa vie en raison de l'aggravation des conditions de vie. Considérant que près de 800.000 personnes l'habitent, les pertes de durée de vie constituent donc 2.400.000 années. Tout ceci à un moment où dans tous les pays civilisés dans les derniers 15 ans, de 1970 à 1985, il eut un accroissement très net de la durée de vie de la population en moyenne de 10 à 15 ans (Japon, Suède, Etats-Unis etc) L'analyse des statistiques montre que la durée moyenne de vie de la population dans la République kazake, dans son ensemble, s'accroît dans cette période de 3 ans, de 66,6 à 69,4. Dans la région de Semipalatinsk au contraire, la vie est devenue plus courte de 2,17 ans par rapport à 1970-1971. Ces derniers dix ans dans la région de Semipalatinsk, il y eut un ralentissement de l'accroissement naturel de la population. De 1979 à 1989, la population n'a augmenté que de 8,4 ce qui est 2 fois plus bas que dans les régions de Aktiobinsk et Tchimkenitsk. Selon notre conviction intime, ceci est conditionné par l'influence chronique des rayonnements durant plusieurs années (1949-1953) à grandes doses et ensuite à petites doses.

La mortalité dans la régions de Semipalatinsk de 1981 à 1988 est de 8,1 à 8,6 pour 1000 et en 1989 8,9 pour 1000 et dans la République pour ces années 7,2 et 7,6. Une mortalité élevée à Semipalatinsk était déjà notée en 1959. Les gens mouraient de maladies cardio-vasculaire -241, des organes digestifs -126, de maladies infectieuses -67,6, des organes respiratoires -57,7, pour 100.000. En 1987, la mortalité de ces maladies a baissé en moyenne de 2 fois mais continue à rester supérieure à la moyenne du Kazakstan. Malgré cela, les dernières dix années, dans cette région il y a eu un ralentissement de l'accroissement naturel de la population en 1979 à 1989, toute la population a augmenté de 8,4 % ce qui est de 1 fois et demi inférieur à ce que cela a été dans l'ensemble de la République. Le ralentissement de l'accroissement naturel de la population est du à un fort accroissement de la mortalité infantile qui de 1960 à 1988 a cru de 6,1 à 12,5 sur 1000 naissances. Dans la région d'Abaisk, elle est égale à 15,2 pour 1000 naissances. La mortalité des nourrissons dans la région est de 34 pour 1000 et dans la République de 27 pour mille.

Une crise de conscience

L'auteur s'en prend à un journal gouvernemental du 27 juillet 1990 qui tente de minimiser la situation sur le pourcentage des maladies. Il affirme ensuite que dans les archives de l'Institut de biophysique il y a une seule copie des rapports des experts de l'Académie de Médecine du Kazakstan, cite un auteur selon lequel on a le droit de risquer sa vie mais pas celles des autres, "le commandement militaire n'a jamais demandé l'avis de la population et ne l'a même pas informée".

L'auteur parle ensuite de la conspiration du silence autour du polygone, de l'inquiétude de la population devant ce silence. Conspiration du secret plus forte autour de Semipalatinsk qu'autour de Tchernobyl. Le tragédie de Semipalatinsk est très peu connue aussi bien à l'étranger que dans le pays lui-même.

[...]

 

 

Extrait du magazine en ligne Vlast qui présente le projet documentaire (à voir absolument) « Polygon »:


Saim Balmukhanov et Bakhiya Atchabarov
Médecins des sites d'essais nucléaires

Comment les médecins ont tenté de prouver la nocivité des essais nucléaires

De 1957 à 1960, des expéditions scientifiques de l'Académie des sciences se rendirent dans les zones limitrophes du site d'essais nucléaires de Semipalatinsk afin d'examiner la population locale. Douze volumes de rapports furent rédigés à la suite de ces expéditions, et leurs conclusions présentées lors d'une conférence à huis clos à Moscou. Après cela, les recherches sur la santé de la population locale furent interrompues, les rapports des scientifiques classifiés et les essais déplacés sous terre. Pourtant, des décennies plus tard, les informations recueillies par les médecins constituèrent la première étape vers la fermeture du site : après avoir pris connaissance de leurs rapports, Mukhamedgali Suzhikov, puis Keshirim Boztayev, écrivirent à Moscou, et près de trente ans plus tard, les volumes de rapports d'expédition devinrent un élément factuel essentiel pour le mouvement « Nevada-Semipalatinsk ».

Cette histoire commence avec la vie de deux médecins qui mirent en lumière les conséquences des essais d'armes nucléaires sur le site de Semipalatinsk.

Saim Balmukhanov naquit en 1922 dans le village de Kinesta, dans le district de Temir, région d'Aktobe. Pendant la famine, il fut contraint de falsifier des documents et de prendre le nom de Balmukhanov : le frère de Saim, Nuren, travaillait à Emba-Neft, où les ouvriers recevaient des cartes de rationnement leur donnant droit à 800 grammes de pain et 400 grammes supplémentaires pour leurs personnes à charge. Cependant, Nuren ne pouvait pas déclarer ses frères comme personnes à charge du vivant de leur père ; les documents les mentionnaient donc comme les enfants de Balmukhanov, leur oncle décédé. « Grâce à cette ruse, nous ne sommes pas morts de faim, comme tant d'autres à Temir et dans tout le Kazakhstan », écrit Saim Balmukhanov dans ses mémoires.

L'école kazakhe de Temir où il étudiait était considérée comme la meilleure de la région, et ses enseignants étaient d'anciens membres de l'Alash Orda et des officiers de l'Armée blanche exilés d'Ukraine. Après avoir obtenu son baccalauréat, Balmukhanov partit pour Alma-Ata et s'inscrivit en faculté de médecine. Lorsque la guerre éclata, sa promotion commença une formation accélérée en chirurgie, dans des conditions de combat. En 1943, avec ses camarades, le jeune médecin Balmukhanov s'engagea volontairement au front. Après sa démobilisation, il souhaitait d'abord devenir chirurgien, mais, sous l'impulsion d'Alexandre Syzganov, chef du service de chirurgie de l'Institut médical d'Alma-Ata, il choisit une autre spécialité, la radiologie, récemment introduite dans les établissements médicaux du pays.

En 1952, Saim Balmukhanov, âgé de 30 ans, devint radiologue en chef au ministère de la Santé de la RSS du Kazakhstan, et c'est là qu'il entendit parler pour la première fois du site d'essais nucléaires de Semipalatinsk. « Durant ces années, le site d'essais avait décidé qu'après chaque essai d'arme nucléaire, un protocole devait être établi avec les autorités locales : le Comité régional du Parti, le Comité exécutif régional et des représentants du système de santé de la république. À chaque fois, Karynbayev, le ministre de la Santé de la république, m'envoyait, en tant que radiologue en chef - représentant la république -, ainsi que son adjoint, A. Sarynov, assister aux essais. Le déroulement était le suivant : notre train était accueilli à la gare, puis nous étions logés dans l'hôtel semi-privé du centre nucléaire et bien nourris. Cela dura deux ou trois jours, puis quelques jours plus tard, nous fûmes convoqués au Comité régional du Parti, situé sur la place centrale de Semipalatinsk. Cinq ou six généraux, le secrétaire du comité régional, le président du comité exécutif régional et plusieurs autres personnes étaient assis autour de la table, et nous lûmes le rapport d'essai, qui indiquait que tel ou tel événement s'était produit et que le niveau de puissance était de tel ou tel. Ce qui m'a le plus marqué, c'est que tout s'était déroulé sans incident, sans aucune conséquence. » L'impact sur la population a été constaté. Nous avons tous signé le rapport. (...) Ce rapport, rédigé par les employés du site d'essai, contenait des informations sur la date et le lieu de l'explosion, la puissance de l'« élément » et des données sur le déplacement du nuage (trace) formé après l'explosion. Ce qui m'a le plus interpellé, c'est l'absence d'effets néfastes sur la santé des populations de plusieurs villages voisins.


Archives de la famille Balmukhanov. Photo de Daniyar Musirov

Dans son livre « Le site d'essais nucléaires vu de mes yeux », Saim Balmukhanov raconte également comment il lui était interdit de quitter Semipalatinsk lors de ces déplacements. Cependant, grâce à Irina Vlad, médecin-chef de l'hôpital régional, il parvint à obtenir quelques informations. « Elle m'a dit : "Nous avons récemment admis cinq ou six jeunes hommes du district d'Abay présentant les symptômes d'une maladie que je ne comprends pas, et qu'il faudrait venir consulter." Il y avait cinq garçons de 15 à 16 ans dans le même service, tous en âge de faire leur service militaire. J'ai demandé : "Quels sont leurs symptômes ?" Saignements de nez, diarrhée, fièvre, maux de tête. L'un d'eux s'était évanoui, il perdait ses cheveux, un autre avait une calvitie sur le front, un autre sur la tempe, ils mangeaient mal et l'un d'eux vomissait. » J'appris qu'ils venaient du village de Kainar, dans le district d'Abay, et qu'ils étaient enfants de bergers qui gardaient un troupeau de moutons le jour, en bordure du site d'essais nucléaires. Après l'essai, ils virent le soleil briller à plusieurs reprises, s'émerveillant du spectacle et le racontant avec enthousiasme à leurs amis. L'un d'eux raconta que des cendres grises lui étaient tombées sur la tête et qu'il avait dû se laver les cheveux le soir même, tant cela le démangeait. « Je me suis dit que tout cela pouvait être une manifestation de maladie des radiations », écrivit le médecin dans ses mémoires.

Le scientifique fit part de ses soupçons au ministère de la Santé, et il fut alors décidé de surveiller la santé des habitants de la région de Semipalatinsk. La première expédition de médecins enthousiastes de l'Institut médical d'Alma-Ata partit à la rencontre des habitants des villages voisins du site d'essais. Dans ses mémoires, Balmukhanov relate l'incident suivant :

« À cette époque, personne de l'extérieur n'était autorisé à se rendre dans les zones proches du site d'essais. J'ai dû me procurer de faux documents en me faisant passer pour le ministre de la Santé de la région de Semipalatinsk. Avec deux médecins de l'hôpital régional, nous sommes partis pour le district d'Abay. (...) Notre vieille Gazik avançait lentement à travers la plaine ; à cette époque, il n'y avait pas de routes, l'itinéraire passait par le nord. C'était le plein été, un mur d'herbes folles nous entourait, et le bourdonnement de nombreux insectes résonnait. Soudain, trois UAZ nous ont dépassés ; à leur bord, des militaires, tous des officiers supérieurs. On nous a ordonné de nous arrêter, un contrôle de papiers a commencé et on nous a interrogés sur le but de notre voyage. Nos réponses ne les ont visiblement pas convaincus, et ils ont décidé de nous renvoyer à Kourtchatov en attendant d'en savoir plus. Cette procédure était courante : toute personne rencontrée dans la steppe était transportée à Kourtchatov et détenue là-bas pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Pendant ce temps, un contrôle était effectué avec la participation de représentants du KGB. Nous avons présenté un document autorisant nos déplacements sur le territoire. La réponse fut » Toujours la même chose : ils allaient régler ça à Kourtchatov. Soudain, une autre voiture s'arrêta et, parmi ses occupants, un homme robuste et énergique, au crâne dégarni, vêtu en civil, se démarqua immédiatement. Il avait l'air d'un citoyen balte ou polonais. Il s'approcha rapidement de nous et commença à nous interroger sur le but de notre voyage. Pour une raison que j'ignore, je lui fis entièrement confiance et lui confiai franchement tous les détails de notre périple. Je lui expliquai que j'étais radiologue, que j'avais récemment terminé des études de radiologie à Moscou et que je m'intéressais à l'impact potentiel des essais nucléaires sur les civils. Après mon récit, il s'éloigna et passa un long moment à discuter, voire à se disputer, avec des militaires. Finalement, ils nous rendirent nos papiers et nous laissèrent reprendre notre route. Notre sauveur s'approcha de nous et nous dit : « Votre peuple a subi une terrible épreuve. Il lui sera difficile de s'en remettre. J'ai moi aussi été confronté à ce problème ; je ferai de mon mieux pour soulager ses souffrances. » « Je vous souhaite du succès. » Ces mots m'ont particulièrement marqué et je m'en souviendrai toute ma vie. Il m'a serré la main et s'est présenté : « Sakharov ».


L'expédition de 1956. Photo provenant des archives du président du Kazakhstan.


L'expédition de 1959. Photo provenant des archives du président du Kazakhstan.

Comme l'écrit Saim Balmukhanov dans son livre « Le site d'essais nucléaires vu de mes yeux », deux expéditions estivales ont démontré qu'avec une petite équipe sous-équipée et un matériel insuffisant, il était difficile de prouver l'existence de maladies liées aux radiations. Lors de la première réunion, au bureau du premier secrétaire du Comité régional du Parti de Semipalatinsk, un employé du site d'essais a lu un rapport préparé indiquant que tous les symptômes observés par les médecins révélaient en réalité une carence en vitamine C et une forte prévalence de brucellose, de tuberculose et d'autres maladies. « Nous avons perdu cette réunion », écrit Balmukhanov. Les scientifiques manquaient de données sur la prévalence de la maladie et la teneur en vitamines des aliments.

Parallèlement, des signaux alarmants continuaient d'arriver des environs du site d'essais. Sur la suggestion du ministère de la Santé, une autre expédition est partie pour le site en 1957, dirigée par un ancien médecin militaire, Bakhiya Atchabarov, vétéran de guerre de 37 ans et directeur de l'Institut régional de pathologie. « Je pensais que quelqu'un finirait par s'atteler à cette tâche scientifique, et j'ai donc adressé une requête à Kanysh Imantayevich Satpayev, président de l'Académie des sciences de la RSS du Kazakhstan, afin qu'il autorise l'Institut de pathologie régionale à organiser une expédition de recherche sur la contamination radioactive dans la région de Semipalatinsk et à en déterminer l'impact sur la santé humaine », se souvient Bakhiya Atchabarov dans son ouvrage « Idées fausses, mensonges et vérités concernant l'évaluation de l'impact des essais d'armes nucléaires sur la santé humaine sur le site d'essais nucléaires de Semipalatinsk ».

Une équipe de spécialistes du ministère de la Santé de l'URSS s'était déjà rendue sur le site d'essais en 1956, sous le commandement du lieutenant-colonel Zharikov. « Aucun signe de maladie due aux radiations n'avait été détecté à l'époque. Et la situation sanitaire générale dans la région, d'après les médecins, était extrêmement alarmante », écrit Zharikov à propos de cette expédition dans son livre « Le site d'essais mortel ». Comme le souligne Atchabarov, ce groupe s'est concentré sur les symptômes cardinaux de la maladie due aux radiations et n'a pas envisagé d'autres conséquences possibles de l'exposition aux radiations.

Le programme de recherche de l'Institut de pathologie régionale partait du principe que l'exposition aux radiations n'entraînait pas tant l'apparition des « symptômes cardinaux du mal des rayons » que des troubles non spécifiques pouvant également survenir dans le cadre d'autres pathologies. Afin de confirmer que les pathologies observées étaient bien dues à l'exposition aux radiations, les scientifiques ont mené des études complémentaires.

« Les personnes examinées dans la région de Semipalatinsk, en particulier dans le district d'Abay, présentaient fréquemment plusieurs manifestations cliniques, nettement moins prononcées dans les zones témoins. Parmi celles-ci : des hémorragies des muqueuses des voies respiratoires supérieures, de la cavité buccale et des organes génitaux ; des altérations dystrophiques des muqueuses (érosions, leucoplasie, hyperpigmentation, télangiectasies) ; des anomalies de l'hémogramme (leucopénie, lymphopénie, thrombocytopénie, lymphocytose, anémie, leucocytose) ; des cataractes précoces ; une fragilité vasculaire accrue et des anomalies de l'aspect capillaroscopique ; des troubles du cycle ovarien et menstruel ; une insuffisance hépatique (test de Veltman positif, diminution du taux de prothrombine) ; des rhinites et pharyngites atrophiques ; des gingivites ; des pathologies gastro-intestinales, notamment des gastrites. » « Des altérations cutanées des parties exposées du corps (hyperkératose, hyperpigmentation) ; une dystrophie unguéale ; des syndromes asthéniques et asthénovégatifs ; une hypotension artérielle, etc. », écrit Bakhiya Atchabarov dans son ouvrage, en précisant que ces pathologies étaient beaucoup plus fréquentes dans les zones fortement contaminées par les radiations que dans les zones non contaminées. Ces pathologies diverses, écrit le médecin, ne constituaient pas « une caractéristique strictement spécifique d'une quelconque maladie courante connue », ni des symptômes de tuberculose ou de brucellose.

Atchabarov a nommé ce complexe de symptômes « syndrome de Kainar », du nom du village où ces symptômes étaient particulièrement répandus. Le scientifique a conclu que ce syndrome résultait de l'effet synergique des radiations et d'une carence en vitamine C. Des symptômes similaires, souligne-t-il dans son livre, se retrouvent dans tout le Kazakhstan, mais dans les zones contaminées par les radiations, ils sont plus fréquents et beaucoup plus sévères.


L'expédition de 1959. Le deuxième en partant de la gauche est Bakhiya Atchabarov. Photo provenant des archives du président du Kazakhstan.

En 1959, alors qu'ils présentaient leurs conclusions lors d'une réunion du Comité central du Parti communiste du Kazakhstan, des spécialistes de l'Institut de pathologie régionale apprirent soudainement que, durant ces mêmes années, un petit groupe de médecins de l'Institut de biophysique avait mené des travaux clandestins dans les régions de Semipalatinsk, Karaganda, du Kazakhstan oriental et de Pavlodar, à l'insu du ministère de la Santé et de l'Académie des sciences.

« Lorsque nous avons présenté les résultats des recherches scientifiques de l'Institut de pathologie régionale et les données relatives aux effets néfastes des essais de bombes atomiques sur la santé humaine menés sur le site de Semipalatinsk, des représentants jusque-là inconnus du complexe militaro-industriel ont réfuté nos conclusions. Il s'est avéré que ces représentants étaient des employés de l'Institut de biophysique de l'Académie des sciences médicales de l'URSS », écrit Atchabarov dans son ouvrage. Lors de cette réunion, il fut décidé de mener des recherches conjointes, grâce à la collaboration des deux instituts.

Le colonel Kobzev, représentant de la Commission militaro-industrielle, fut nommé chef de l'expédition conjointe, avec Atchabarov comme adjoint. Quelque temps plus tard, Kobzev fit appel au Comité central du Parti communiste et au gouvernement du Kazakhstan, exigeant le rappel de Bakhiya Atchabarov, alors présent dans les environs du site d'essais de Semipalatinsk, et des sanctions disciplinaires et administratives. Il réclamait en effet que ce dernier, dans le cadre du programme de recherche scientifique de l'expédition, « ait pour objectif d'identifier les effets néfastes des essais d'armes atomiques sur la santé humaine, ce qui contredisait les intérêts de l'État soviétique et compromettait l'URSS aux yeux de la communauté internationale ». « Après avoir discuté de cette demande de la Commission militaro-industrielle avec le gouvernement kazakh, celle-ci fut rejetée, comme je l'appris plus tard, à mon retour de l'expédition », écrit Atchabarov.

En un an, les médecins rassemblèrent les résultats de leurs recherches dans douze volumes de rapports. En 1961, lors d'une réunion à huis clos à Moscou, la publication de ces rapports provoqua un véritable séisme. Comme l'écrit Bakhiya Atchabarov, lors de la conférence, les intervenants kazakhs ont été confrontés à d'éminents universitaires de l'Institut de biophysique, qui ont tenté de réfuter leurs résultats. Le débat a duré plusieurs jours. Les doses de radiation estimées, les causes des pathologies découvertes par les scientifiques et les méthodes de recherche ont été remises en question.

Après plusieurs heures de délibération, les scientifiques n'ont pas réussi à parvenir à un consensus. Grigory Zegdenidze, académicien de l'Académie des sciences de Russie, a alors pris la parole :

« Aucun cas de maladie des radiations n'a été détecté, mais des signes d'effets résiduels des radiations ont été observés, notamment sur la peau et dans tout le corps. Quoi qu'il en soit, il y a une part de vérité dans tous les rapports des camarades du Kazakhstan, mais cela ne justifie pas la panique. Toutes les données indiquent que les niveaux de radiation ont diminué de façon constante ces derniers temps. Je ne serais pas surpris si les camarades organisaient une autre enquête appropriée cette année, et que les signes de dommages causés par les radiations soient encore moins nombreux, et que d'ici deux ans, ils aient complètement disparu. J'ai écouté attentivement et je n'ai pas entendu parler de leucopénie, par exemple, dans ces régions. Il n'y a donc pas d'effets à long terme des radiations là-bas. (...) Lorsque nous avons commencé ce travail en 1951-1952 et que nous avons commencé à en parler (il fut un temps où il fallait s'exprimer différemment), cela a conduit à présenter tous les autres effets nocifs de manière exagérée. (...) Après la parution des articles, le nombre de patients atteints de maladie des radiations chronique a fortement augmenté. On aurait dit que personne n'en avait souffert. » Même les femmes de ménage et les aides-soignants qui passaient par là tombaient malades. Dans nos cliniques, le taux de diagnostics corrects n'excédait pas 30 %. Apparemment, l'environnement lui-même influence le bien-être d'une personne, surtout lorsqu'il s'agit d'une telle pathologie.


Réunion de radiologues. Le quatrième en partant de la gauche est Atchabarov, le sixième est Balmukhanov. Photo issue des archives de la présidence du Kazakhstan.

La discussion s'est rapidement enlisée. Le principal point d'achoppement était Kainar : selon le groupe de Moscou, la contamination radioactive y était insignifiante, or un grand nombre de pathologies ont été observées dans le village.

Le scientifique kazakh Saim Balmukhanov a pris la parole : « Le déroulement de la discussion concernant les résultats des analyses radiométriques et l'étude de la santé de la population révèle deux tendances dans l'interprétation des résultats obtenus. Le groupe de camarades de Moscou soutient que, dans certaines localités, certaines doses de radiation influencent une maladie, provoquant une aggravation ou une modification de celle-ci, ce qui relève d'une pathologie régionale. Cependant, ces camarades n'ont pas suffisamment expliqué pourquoi, à Kainar, où la dose de radiation était trop faible, on observe un taux d'incidence et un syndrome clinique sensiblement identiques. (...) Par conséquent, plusieurs hypothèses sont envisageables : soit l'influence des radiations est réduite (à l'exception de Doloni), soit tous les cas observés en clinique relèvent d'une pathologie régionale ; soit nous sommes contraints d'écarter purement et simplement l'influence des radiations et d'attribuer tous les changements cliniques aux caractéristiques locales de la malnutrition et de l'hypovitaminose. Dans ce cas, nous sommes obligés d'en informer notre direction et de rendre ces informations publiques afin d'obtenir son soutien. [...] Nos examens ont été attribués à l'influence de faibles doses de radiation dues à l'augmentation de l'incidence de la brucellose. Dolon, Sarzhal et la ferme collective de Telman ont reçu la dose à peu près dans le même ordre. Le cas de Kainar reste inexpliqué.

Le professeur Lebedinsky, directeur de l'Institut de biophysique, tente d'expliquer le syndrome de Kainar, mais conclut finalement qu'il ne s'agit que d'une pathologie régionale :

« Nous sommes confrontés au « mystère » de Kainar. C'est une affaire très sérieuse. (...) En effet, il est statistiquement significatif qu'à Kainar, le nombre de maladies diverses soit plus élevé que dans toute autre région. C'est indiscutable. S'il y a eu une erreur dans la détermination de la dose à l'époque, alors nous devons supposer que la dose était bien plus élevée que ce que nos collègues pensaient. Et alors, tout s'éclaire, et nous recevons une confirmation d'une source plutôt inattendue : l'hypothèse du mal des radiations. Certes, ce type de preuve repose sur une erreur. Cependant, le professeur Aglintsev nous a convaincus que si nous essayions de corriger cette erreur, elle pourrait s'aggraver. Ce raisonnement m'a convaincu. Cette impression a été renforcée lorsque j'ai appris que des modifications pathologiques étaient prononcées à Kainar, même celles qui n'ont rien à voir avec le mal des radiations chronique. (...) Cette circonstance nous oblige aujourd'hui à abandonner l'hypothèse retenue : le mal des radiations chronique. » maladie des radiations - et tenter de trouver une autre hypothèse, à savoir la présence d'une pathologie marginale.

Saim Balmukhanov reprit la parole : « Des sources officielles affirment qu'il n'y a pas de radiations, mais nous ne pouvons pas les croire. (...) Nous devons obtenir une réponse à cette question lors de la réunion d'aujourd'hui. Nous avons mené une enquête approfondie auprès des populations de nombreux districts et recueilli des données extrêmement intéressantes, tant sur le plan scientifique que pratique. Si l'assemblée croit véritablement que la population du Kazakhstan n'est pas, et n'a jamais été, exposée à des radiations - si nous pouvons assumer une telle responsabilité morale -, alors nous devrions solliciter l'aide de l'Académie des sciences de l'URSS, car nous sommes incapables de gérer seuls les spécificités de cette pathologie régionale. (...) Nous avons soulevé toutes ces questions lors de cette réunion officielle afin d'obtenir une réponse adéquate, et j'exhorte nos camarades, lors de l'adoption d'une résolution, à trouver une explication aux faits qui restent insuffisamment expliqués. »

La conférence s'acheva. Le scientifique kazakh Aldanazarov, qui présentait également sa communication, s'adressa à ses collègues : « Nous devons lire le texte de la résolution. »

« Il n'y a pas de résolution », répondit le camarade Parvetsky. « Toutes les présentations des camarades d'Alma-Ata doivent encore être mûrement réfléchies. On ne peut pas rédiger une résolution en quelques heures. »

Les douze volumes de recherche des scientifiques kazakhs présentés à la conférence furent classifiés. « Mon père disait que des discussions avaient eu lieu en coulisses avec certains participants kazakhs. "Rejoignez notre position ; si vous êtes d'accord avec nous, nous vous apporterons toute l'aide possible" », raconte Aidar Atchabarov, le fils de Bakhiya Atchabarov. Selon lui, son père n'a cité aucun nom, mais il s'agissait probablement de représentants du complexe militaro-industriel.

Toujours selon les souvenirs de Bakhiya Atchabarov, après la conférence de Moscou, les scientifiques furent reçus par Kanysh Satpayev. Le président de l'Académie kazakhe des sciences fut contraint de demander aux scientifiques d'interrompre leurs recherches.

« Comme vous le savez, durant toutes ces années, vos adversaires, ou plutôt vos ennemis, n'ont cessé de chercher à faire interdire mes recherches. J'ai résisté du mieux que j'ai pu, insistant pour que vos travaux aboutissent d'abord à des résultats permettant de clarifier la situation réelle autour du site d'essais et l'étendue du danger que représentent les radiations pour la population. Mais lors de mon dernier voyage à Moscou, j'ai été, pour ainsi dire, harcelé par le général Burnazyan, que vous connaissez bien ; cette fois, il a insisté avec le plus grand zèle pour que les recherches expéditionnaires soient arrêtées. Vous avez accompli un travail considérable et précieux : vous avez établi la présence d'une contamination radioactive dans la zone autour du site d'essais et identifié plusieurs de ses effets sur la santé humaine et animale. Mais surtout, vos conclusions et votre position de principe sont parvenues aux oreilles des dirigeants de la république et de l'URSS ; désormais, elles ne peuvent plus être ignorées », rapporte Bakhiya Atchabarov, citant Satpayev dans son livre. « Les essais nucléaires sur le site d'essais sont désormais suspendus, et je suis convaincu que vous méritez d'être félicité pour cela. Cependant, à présent, toute nouvelle confrontation avec le complexe militaro-industriel risque de ne pas faire progresser la science, à moins qu'elle n'entraîne certaines difficultés. C'est pourquoi je propose de suspendre temporairement les recherches aux alentours du site d'essais. »

Les scientifiques ont examiné la question et ont donné leur accord. Deux ans plus tard, seuls les essais souterrains étaient autorisés.

Des années plus tard, le « mystère de Kainar » a été élucidé grâce aux aveux du colonel Turapin, qui était en poste sur le site à l'époque. Selon lui, des filtres inadaptés avaient été utilisés pour mesurer les niveaux de contamination radioactive, ce qui avait conduit à une sous-estimation importante des données militaires concernant la contamination dans les zones environnantes, ne révélant que 15 % de la contamination réelle.

Comme le relate Mukhamedgali Suzhikov, premier secrétaire du comité régional de Semipalatinsk, dans ses mémoires, après une conversation avec Saim Balmukhanov, il écrivit à Khrouchtchev au sujet des problèmes de santé des habitants de la région de Semipalatinsk. En 1987, occupant le même poste, Keshirim Boztayev, également au courant des résultats des recherches des médecins kazakhs, envoya un télégramme codé au centre. Deux ans plus tard, le mouvement « Nevada-Semipalatinsk » voyait le jour. « Ces recherches constituent l'oeuvre principale, le fondement sur lequel repose toute cette lutte », affirme Aidar Atchabarov.